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Crise des réfugiés : ceux qui en sont responsables n’ont pas de solution

Ce qu’il nous faut, c’est l’unité des travailleurs et des pauvres dans la lutte pour un autre système !

On estime à plus de 1.500 le nombre de personnes qui ont trouvé la mort cette année en cherchant à traverser la Méditerranée vers l’Europe. Le gouvernement italien, rempli de populistes de droite, a refusé l’accès aux navires transportant des réfugiés d’accéder aux ports italiens. D’autres pays ont protesté, pour finalement agir de même. Le thème de la migration est instrumentalisé par la droite populiste partout en Europe. Pour cette dernière, ‘‘La gauche n’a pas de réponses, elle fait partie du problème’’. Est-ce bien le cas ? Une politique socialiste authentique prend comme point de départ le rôle-clé que le mouvement ouvrier peut et doit jouer afin d’en finir avec ce jeu cynique et dégradant néfaste non seulement pour les réfugiés, mais aussi pour la population locale.

Dossier de Geert Cool

Jamais autant de gens n’ont fui leur foyer. En 2017, ils étaient 68,5 millions à travers le monde et 16,2 millions de nouvelles personnes s’y sont ajoutées depuis. Quelqu’un doit fuir de chez lui toutes les deux secondes. Près de 1% de la population mondiale est constituée de réfugiés. Environ deux tiers d’entre eux proviennent de cinq pays : Syrie, Afghanistan, Soudan du Sud, Myanmar/Birmanie et Somalie. Dire que l’Europe accueille ‘‘toute la misère du monde’’ est faux. Deux tiers des réfugiés le sont dans leur propre pays, 85% sont pris en charge dans leur propre pays ou des pays limitrophes. Les pays qui accueillent le plus de réfugiés sont la Turquie, le Pakistan, l’Ouganda, le Liban et l’Iran. Les six pays les plus riches au monde (États-Unis, Chine, Japon, Allemagne, Royaume-Uni et France) prennent en charge 9% des réfugiés. Les politiques de droite anti-réfugiés sont d’ailleurs sans effet pour réduire leur nombre, et cela vaut aussi pour Trump et ses apprentis européens tels que Salvini (Italie) ou Francken chez nous.

Pour la droite, les frontières doivent être fermées. L’Europe-Forteresse a fait appel à des gardiens plus que douteux : le régime instable du dictateur turc Erdogan, les trafiquants d’êtres humains et les seigneurs de guerre en Libye ou encore les responsables du pouvoir soudanais qui n’hésitent pas à recourir à la torture. Alors, oui, le nombre de réfugiés qui échouent en Europe diminue : le nombre de demandes d’asile a diminué de moitié en 2017 pour atteindre environ 650.000. Mais cela offre à Erdogan & Co un moyen bien pratique de faire chanter les dirigeants européens sans rien changer aux raisons pour lesquelles les gens prennent la fuite. L’instabilité qui touche ces gardes-frontières douteux pourrait à l’avenir conduire à des crises de plus grandes échelles, à partir de la Turquie par exemple, pays qui compte 3,5 millions de réfugiés à l’heure actuelle.

D’où provient la crise des réfugiés ?

Un problème persiste dès lors que ses racines sont laissées intactes. Il n’en va pas autrement pour la crise des réfugiés. Un coup d’œil sur les pays que les gens fuient révèle beaucoup de choses: la guerre, la persécution et la misère constituent les principales raisons pour lesquelles les gens abandonnent tout derrière eux.

Les guerres en Afghanistan, en Irak, en Syrie, etc. n’ont livré qu’un immense chaos. Cela provient d’une combinaison de multiples facteurs, mais la division historique de ces régions par l’impérialisme occidental et la défense des intérêts stratégiques et économiques de ce dernier n’étaient jamais loin. Les investissements sont massifs dans l’armement – pas moins de 1.739 milliards de dollars ont été consacrés à des dépenses militaires à travers le monde en 2017 – au contraire de la reconstruction des pays en guerre. Aucune richesse n’est à attendre d’un désert social. Les ruines et l’absence de perspectives d’avenir pour des couches larges de la population nourrissent le désespoir. De telles circonstances sont propices à l’émergence d’idées et de groupes réactionnaires. C’est ainsi qu’Al-Qaïda, et plus tard l’État islamique, ont pu se développer. De l’argent, il y en a, beaucoup même, pour tout mettre à terre. Mais pas pour permettre à la population d’accéder à une vie décente. Quelle est l’option la plus sûre : 1.739 milliards de dollars d’investissements militaires ou sociaux ?

Ce n’est pas le mouvement ouvrier ou la gauche, sur le terrain ou en Occident, qui est responsable de cette politique de guerre. Bien au contraire. A l’époque des manifestations de masse contre la guerre en Irak, en 2003, nous avions déjà prévenu des conséquences de l’intervention en termes d’instabilité régionale et d’augmentation du nombre de réfugiés. La journée du 15 février 2003 est devenue la plus importante manifestation mondiale enregistrée à ce jour, avec plusieurs millions de manifestants autour du globe. Une proportion importante de la population était opposée à cette aventure guerrière. Quinze ans plus tard, nous ne pouvons que constater à quel point nous avions raison.

Nous nous sommes toujours opposés à d’autres causes, comme le pillage néocolonial et le changement climatique. Cela fait partie intégrante du système capitaliste et de sa recherche de profits pour une infime élite, une avidité qui se traduit par plus d’inégalités et l’aggravation des problèmes sociaux. Les politiciens établis n’agissent que comme des marionnettes des vrais dirigeants : la classe capitaliste. Les populistes de droite se présentent comme ‘‘anti-establishment’’, mais ils ne proposent que plus encore de la même politique. De manière encore plus brutale, ils s’en prennent à ceux qui sont forcé à fuir leur foyer et condamnent la population ordinaire à une spirale infernale vers le bas en termes de conditions de vie. Mais ils laissent les capitalistes tranquilles.

Dès lors qu’il s’agit de préserver des intérêts économiques, les politiciens établis démontrent une grande capacité à regarder ailleurs, comme c’est le cas avec la persécution des Rohingya au Myanmar/Birmanie. Les élites occidentales gardent le silence au sujet du génocide des musulmans commis par les extrémistes bouddhistes avec le soutien de la cheffe de l’exécutif Aung San Suu Kyi par peur d’accroître l’influence chinoise sur ce pays riche en matières premières. Leur silence est tout aussi assourdissant concernant les crimes de guerre au Yémen, pour ne pas offenser l’allié saoudien.

Les politiciens établis défendent un système qui conduit inévitablement à des crises de réfugiés, mais ils en font porter la responsabilité sur quiconque sympathise avec les victimes ou proteste contre cet état de fait.

Comment la droite populiste peut-elle instrumentaliser la migration ?

Des années de politiques d’austérité ont conduit à d’énormes déficits sociaux et à de grandes inégalités, non seulement dans les pays les plus pauvres, mais ici aussi. Se loger est devenu quasiment inabordable, les services publics ont été progressivement réduits et, surtout, nous devons partout rejoindre des listes d’attente : pour une crèche, pour l’école de notre choix, pour une maison de repos hors de prix, pour un logement social, etc. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l’arrivée de réfugiés puisse susciter crainte et méfiance. Cette réaction est favorisée par l’absence depuis longtemps de réponses collectives audacieuses de la part de la gauche pour prendre les problèmes sociaux à bras le corps. Tout simplement qualifier les personnes influencées par cette situation comme étant des racistes désespérés n’aidera pas à progresser dans la construction d’un rapport de forces contre la politique qui conduit à ces manques et à la misère.

Nous devons patiemment expliquer qui est responsable des déficits sociaux : les banquiers et les spéculateurs qui ont dû être sauvés durant la crise financière et dont les coûts sont supportés par la collectivité ; ou encore les actionnaires des grandes entreprises qui reçoivent chaque année de nouveaux cadeaux fiscaux. Pour payer cela, les politiciens appliquent l’austérité. Au fil des ans, c’est à peine s’il y a eu des investissements dans les logements sociaux. Les réfugiés n’y sont pour rien. Il en va de même pour l’enseignement, les soins de santé, les transports publics, etc. Selon le FMI, le coût des réfugiés n’est pas si élevé, il ne représente que 0,09% du PIB de notre pays. Les réfugiés représentent 0,1 % du total des allocations familiales. Mais ceux qui vivent eux-mêmes dans la pauvreté et sont en concurrence avec les réfugiés à cause de la pénurie n’ont pas grand-chose à faire de ces statistiques car les politiciens établis utilisent les migrants comme boucs émissaires pour dissimuler leur propre rôle.

Les populistes de droite et l’extrême droite sont impatients d’en profiter. Pour eux, les tensions sociales résultent de la culture ou de la religion, comme si elles n’étaient pas déterminées par le contexte social dont elles sont l’expression ! De plus, les déficits existants sont considérés comme des fatalités, la seule question étant de savoir quelle couche de travailleurs et de pauvres devrait en payer le prix. De Wever a résumé cela récemment en écrivant que la gauche doit choisir entre ‘‘l’ouverture des frontières ou l’Etat-providence’’. Mais c’est lui et les autorités gouvernementales qui démantèlent la sécurité sociale et déshumanisent les réfugiés ! Les partis établis ou la droite populiste ne veulent pas combattre l’inégalité et le système qui la sous-tend. C’est d’ailleurs l’inégalité créée par le capitalisme qui garantit que l’ouverture des frontières mène à l’instabilité politique et au chaos.

La gauche est-elle sans réponse ?

En l’absence d’une campagne offensive de la part du mouvement ouvrier pour plus de services publics, plus de logements sociaux et de meilleurs emplois, la solidarité avec les réfugiés se limite souvent aujourd’hui au slogan ‘‘Refugees welcome’’. L’extrême droite et les politiciens établis entrent dans la brèche et suggèrent que les personnes solidaires veulent faire venir le plus grand nombre possible de réfugiés en Belgique. La discussion s’éloigne ainsi tant des causes de la politique antisociale que de celles qui poussent des gens à fuir leur pays. Ils renversent la vérité : les responsables de la crise des réfugiés et des déficits sociaux ne seraient ainsi donc pas le capitalisme et ses laquais politiques, mais ceux qui ont de la compréhension et de la sympathie.

Le PSL est en faveur de la solidarité et donc de l’accueil des victimes de la politique antisociale. Nous nous opposons à la politique répressive qui emprisonne des enfants et tire sur les réfugiés ainsi que contre d’autres formes de déshumanisation de la question. Nous lions cette opposition à la lutte contre la politique antisociale elle-même, contre ce système de guerre, de pillage néocolonial, de destruction de l’environnement, etc. Ce n’est qu’en renversant le capitalisme qu’une réponse fondamentale à la crise des réfugiés peut être apportée. La déshumanisation est dans la logique de ce système, toute tentative d’approche humaine se heurte au capitalisme.

Le mouvement ouvrier n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui à travers le monde. Il en va de même avec son potentiel de résistance à l’exploitation et au capitalisme. Cela exige la plus grande unité possible de la part de tous les travailleurs et de leurs familles. Il est dans l’intérêt de toute la classe ouvrière que nous stoppions la spirale infernale des salaires et des conditions de travail en ripostant de concert. La chaîne du mouvement ouvrier n’est forte qu’à la hauteur de ses maillons les plus faibles. Les réfugiés sont malmenés pour être poussés vers le travail au noir et le dumping social, même dans des projets de construction publique comme la rénovation de stations de métro à Bruxelles (souvenons-nous du métro Arts-Loi). C’est pourquoi certaines parties de l’establishment plaident en faveur d’une politique plus souple en matière de réfugiés. Le PSL comprend bien le slogan de ‘‘l’ouverture des frontières’’, mais cela est perçu par la grande majorité des travailleurs, y compris les migrants qui sont ici depuis un certain temps, comme une menace pour leur emploi, leurs salaires et leurs conditions de travail. Cela n’apporte pas non plus de réponse aux pénuries qui gangrènent la société. Les syndicats ont le pouvoir d’organiser l’unité de tous les travailleurs et les opprimés, ce dont nous avons désespérément besoin dans la lutte contre les pénuries et pour une redistribution des richesses existantes.

Répondre à la crise des réfugiés et à toutes les craintes qui lui sont associées signifie de combattre ensemble pour un programme d’action offensif en faveur d’un plan massif d’investissements publics dans les logements sociaux, l’enseignement, les soins de santé et garantissant des emplois décents pour tous, sans distinction d’origine, de lieu de naissance ou de religion. Ainsi, dans sa campagne électorale, Gauches Communes déclare que des logements sociaux et des écoles supplémentaires sont le seul moyen de faire de la commune bruxelloise de Saint-Gilles une véritable ‘‘commune hospitalière’’. Ajouter des réfugiés aux listes d’attente pour un logement social sans en augmenter l’offre ne fait qu’accroître la concurrence entre ceux qui attendent un logement abordable depuis longtemps.

Cette concurrence n’est pas neuve et ses effets ne sont pas fondamentalement différents de ceux du passé. En 1870, Marx écrivait déjà au sujet de l’utilisation des travailleurs irlandais par le capitalisme britannique : ‘‘(…) l’Irlande fournit sans cesse un excédent de main-d’œuvre au marché du travail anglais et exerce, de la sorte, une pression sur les salaires dans le sens d’une dégradation des conditions matérielles et intellectuelles de la classe ouvrière anglaise. (…) chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie.’’ La division et la haine sont toujours des choses dont continuent de profiter les médias commerciaux de masse.

La lutte pour une transformation sociale en Belgique doit bien entendu aller de pair avec une approche internationaliste : contre les guerres impérialistes, pour la solidarité active avec le mouvement ouvrier du monde entier et les initiatives qui organisent politiquement les travailleurs et les pauvres pour une alternative socialiste. En tant que section belge du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO), nous sommes quotidiennement engagés sur cette voie, nous luttons ensemble avec des socialistes anticapitalistes présents dans plus de 40 pays. Un renversement réussi du capitalisme dans un pays ne permettrait pas à ce pays de recevoir tous les miséreux du monde, mais cela inspirerait et servirait d’exemple aux travailleurs et aux pauvres d’ailleurs pour qu’ils empruntent le même chemin.

Dans un monde socialiste, pas de passeports ou de frontières, ni de centres fermés et de déportations ; un monde où les gens ne seraient pas obligés de fuir. Une planification socialiste démocratique mondiale permettrait enfin d’utiliser les énormes possibilités productives, scientifiques et technologiques pour satisfaire les besoins de l’ensemble de la population. Quiconque se rendrait ensuite dans une autre partie du monde le ferait sur base volontaire.

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