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Migration. Francken veut s’inspirer du « modèle Australien » : de quoi s’agit-il ?

Alors que le nombre de tentatives de suicides, de violences et trafics divers ne fait qu’augmenter dans les centres de détention australiens (1) (principalement à Nauru et Manus), qu’un réfugié iranien de 26 ans détenu à Nauru vient de mettre fin à ses jours il y a quelques semaines (2) et que les Nations Unies condamnent officiellement la politique d’immigration australienne (3)…Théo Francken réitère son admiration du « modèle australien » dans divers médias belges (4).

Par Brune (Bruxelles)

Après l’affaire Mawda et la prochaine ouverture d’une aile pour familles de migrants avec enfants (5) dans un centre fermé, Francken semble vouloir aller plus loin en affirmant qu’il est possible d’appliquer la politique du « No Way » australienne, que la politique d’asile évolue vers un système avec « zéro demandeur d’asile à Bruxelles ». «Nous devons remplacer le modèle actuel, qui se base sur les requêtes à l’initiative des demandeurs d’asile après une entrée illégale sur le territoire, par le modèle australien, dans lequel on pratique uniquement une immigration légale limitée», a écrit Francken sur sa page Facebook.

Mais quel est ce fameux « modèle australien » ? Pourquoi la NVA propose-t-elle un modèle similaire ?

La politique du « No way »

Il y a en ce moment 1.369 réfugiés enfermés dans divers centres de détention australiens, dont 7 enfants (6). La durée moyenne d’une détention est de 826 jours (février 2018), jusqu’à 4 ans pour certains, sans aucune information de la progression de leur application. Deux de ces centres sont offshores : Nauru et Manus Island. La Papouasie-Nouvelle-Guinée et Nauru sont soudoyés par le gouvernement australien pour accepter ces installations sur leurs côtes. Celui-ci a d’ailleurs été embarrassé en 2016 lorsque la Cour suprême de Papouasie-Nouvelle-Guinée a statué que le centre de détention de l’île de Manus était illégal.

Le tribunal a déclaré que les réfugiés étaient « emmenés de force en Papouasie-Nouvelle-Guinée » et détenus dans un établissement « enfermé avec des barbelés ». Les centres de détention australiens ont été qualifiés de « torture ». Certains réfugiés ressortent de ces prisons avec des problèmes de santé mentale extrêmes. Les détenus sont victimes d’intimidation et les installations sont inadéquates. Au moins un réfugié en détention est mort des suites de soins médicaux médiocres. Il y a eu des dizaines de suicides, et l’automutilation est courante.

Le gouvernement australien gaspille plus d’un milliard de dollars par an pour le fonctionnement des centres de détention, versés à une série d’entreprises privées. Cela inclut Wilson Security, une société versée dans des scandales de corruption et détenue par les frères Kwok de Hong Kong. Le gouvernement australien dépense entre 239 000 $ et 400 000 $ par an pour chaque réfugié en détention – 400 000 $, le salaire de huit travailleurs à temps plein en Australie !

Le Parti socialiste d’Australie (la section-sœur du PSL) fait campagne pour que les réfugiés puissent rester et s’installer en Australie. Ils exigent que l’argent gaspillé dans les centres de détention soit utilisé pour financer la création d’emplois, des logements sociaux de haute qualité et des services pour les réfugiés et les travailleurs.

Des dizaines de milliers de personnes en Australie protestent chaque année contre l’emprisonnement des réfugiés. En février 2016, un bébé réfugié nommé Asha a été soigné dans un hôpital de Brisbane. Le gouvernement voulait expulser Asha vers un centre de détention offshore. Le personnel hospitalier a refusé cela. La communauté a formé un piquet de grève à l’hôpital. Ils ont arrêté chaque voiture et ont exigé de vérifier celles-ci pour s’assurer qu’elle n’emportait pas Asha. Le gouvernement a été contraint de renoncer à envoyer celle-ci en détention.

L’Australie blanche

La classe dirigeante australienne a une tradition de politique raciste anti-immigration. Dans les années 1850, des restrictions ont été imposées aux immigrants chinois. La « politique de l’Australie blanche », qui a duré de 1901 à 1966, a été créée pour limiter l’immigration de personnes non européennes. Les politiciens ont parlé du « péril jaune » – le « jaune » est une insulte raciste utilisée contre les Asiatiques.

Dans les années 1990, le parti politique  » One Nation  » a été lancé pour s’opposer à l’immigration chinoise. La tête du parti, Pauline Hanson, disait alors aux Australiens qu’ils risquaient d’être « submergés par les Asiatiques ». Le Parti socialiste a organisé à l’époque la résistance contre One Nation, menant des grèves d’écoliers et participant à des manifestations contre leur racisme anti-asiatique.

Le racisme est utilisé pour diviser les travailleurs les uns contre les autres et pour distraire les Australiens en blâmant les étrangers pour les problèmes causés par le capitalisme – chômage de masse et coupures dans l’aide sociale, les hôpitaux et l’éducation. Plus récemment, ce racisme s’est retourné contre les personnes issues du Moyen-Orient, et les réfugiés en ont été les victimes.

La crise de l’île de Manus, la situation actuelle

Depuis la déclaration de son illégalité en 2016, rien n’a été fait, ou très peu, pour clôturer le centre de détention de l’île de Manus. D’innombrables demandeurs d’asile sur l’île sont coincés dans les limbes de l’immigration. Il reste environ 600 réfugiés sur l’île, dont beaucoup sont détenus depuis plus de 4 ans.

Il n’y a pas de véritable plan pour permettre aux réfugiés de quitter l’île. Au lieu de cela, ils devaient être transportés vers des « centres d’hébergement alternatifs », des centres de transition dans la ville de Lorengau.

Les centres de transition n’étaient pas terminés en octobre et l’hébergement (des conteneurs) dans ces nouveaux centres est largement en dessous des normes. La décision de la cour en 2016 signifie que le gouvernement australien est maintenant incapable de garder les gens enfermés dans le centre de détention offshore, mais les réfugiés qu’il détient restent piégés sur l’île. Ils n’ont pas de papiers, pas de travail, pas de comptes bancaires.

Pour empirer les choses, le gouvernement a réduit le nombre d’établissements de soins de santé qui étaient auparavant destinés aux réfugiés. Lorsque le centre de détention a été forcé de fermer, de nombreux services, dont les soins de santé, ont été retirés. Les services de consultation et de traumatologie sont partis avec l’ancien centre et n’ont pas été remplacés.

Depuis la fermeture du centre, des cliniques à petite échelle ont ouvert sur les trois centres d’hébergement. Mais ils n’ont pas remplacé les anciens services et ils n’offrent pas de service après les heures d’ouverture, de soins aux patients en phase critique ou de soins aux personnes incapables de quitter leur lit.

Pour ajouter au problème, le gouvernement australien a mis fin à son contrat avec le prestataire de services de santé International Health and Medical Services, IHMS. Les services de soins de santé sont maintenant transférés à des entrepreneurs locaux et au système de santé publique de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Selon une étude d’Amnesty International, l’hôpital Lorengau de l’île de Manus fonctionne à 33 % au-dessus de sa capacité. La moitié des postes de médecins et 43 % des postes d’infirmières demeurent vacants. L’année dernière, deux réfugiés de l’île de Manus se sont suicidés. Un autre réfugié est mort après avoir sauté d’un autobus à la fin mai. Les changements apportés au système de soins de santé entraîneront probablement plus de décès sur Manus.

Maintenant que le centre de détention a été fermé, la question se pose de savoir ce qu’il adviendra des réfugiés actuellement pris au piège sur l’île. L’île de Manus est une petite île où sévit le chômage et a une économie en difficulté. L’île de Manus a une population de seulement 50 000 habitants et des ressources extrêmement limitées, ce qui signifie que l’installation à long terme des réfugiés n’est pas viable sans l’aide constante du gouvernement australien.

Bien qu’il existe un accord avec les États-Unis pour échanger certains réfugiés sur Manus contre des réfugiés d’Amérique centrale, ce n’est pas une option viable pour de nombreux réfugiés sur Manus. L’interdiction d’immigration de Trump sur les citoyens de l’Iran, de la Libye, de la Somalie, de la Syrie et du Yémen signifie que beaucoup se verront refuser l’asile aux États-Unis.

La Nouvelle-Zélande a offert d’accueillir des réfugiés, mais le gouvernement australien refuse cette offre. Ils prétendent croire que cela encouragera plus de bateaux et que les réfugiés utiliseront les lois de la Nouvelle-Zélande en matière d’immigration comme porte dérobée vers l’Australie.

La seule solution viable est d’autoriser les réfugiés à venir en Australie. Il n’y a aucune raison pour que tous ceux de Manus et ceux de Nauru ne puissent pas être amenés en Australie, logés dans la communauté. La raison pour laquelle le gouvernement ne s’engage pas dans cette voie est d’ordre politique.

Ce ne sont pas quelques milliers de réfugiés qui sont responsables de la montée en flèche des loyers, des pertes d’emplois et des services inadéquats. La faute en incombe aux gouvernements capitalistes et aux grandes entreprises qu’ils représentent.

Les travailleurs australiens doivent faire campagne pour des logements abordables, des emplois décents et des services publics adéquats pour tous. Nous devrions lier nos campagnes pour de meilleurs niveaux de vie au besoin de droits des réfugiés. Nous devons mettre fin à la détention obligatoire et aux centres offshores.

Nous ne devrions pas permettre au gouvernement de monter différents groupes de personnes exploitées les uns contre les autres. Il y a plus qu’assez de richesses en Australie pour subvenir aux besoins de tous, y compris les réfugiés. Le problème, c’est qu’il est détenu par les 1% de la population.

La politique de la NV-A

En Belgique aussi, les divisions sont une arme dans les mains des politiciens à la botte des capitalistes. La politique de criminalisation des migrants, sans papiers et demandeurs d’asile en est l’expression la plus vive. Comme nous le disions récemment dans un article du PSL : « Le 15 mai 2018, le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration Theo Francken a reçu le feu vert du Kern (Conseil restreint des ministres) pour le projet d’adoption d’un arrêté royal sur le placement d’enfants en centres fermés dès juillet. Cette politique raciste du gouvernement, menée à coups de rafles, d’enfermements et de violence est allée jusqu’à causer la mort d’une fillette de deux ans, la jeune Mawda, dont la famille kurde fuyait la terreur instaurée par l’État islamique en Irak ».

L’ouverture de 3 nouveaux centres fermés est prévue d’ici 2021 afin de doubler la capacité de rétention. Il s’agit bien de véritables prisons où des hommes, des femmes et des enfants, qui n’ont commis aucun délit et qui ne sont passés devant aucun juge, sont enfermés.

Le gouvernement a décidément de l’argent pour enfermer les migrants, y compris leurs enfants, mais il n’en a pas pour créer des emplois convenables et mener une politique sociale pour la population.

La politique de Théo Francken, et son amour pour le « No way » australien est l’expression d’une politique pour diviser, détourner l’attention de l’opinion publique des vrais responsables des politiques d’austérité antisociales et utiliser les migrants comme boucs émissaires.

Bien que la politique insulaire permettant à l’Australie d’envoyer des réfugiés dans des îles perdues dans l’Océan Pacifique ne soit pas applicable à la Belgique, de telles déclarations permettent à Francken de flatter son électorat et sa base de soutien au sein de la NV-A ; en comparaison des Michels and Co. celui-ci paraît être « l’homme de la situation », un homme prêt à répondre aux problèmes de l’immigration avec fermeté.

Il est très important de répondre à cela en mettant en avant la réalité derrière ce type de politique d’immigration, qu’elle soit Belge ou Australienne : une réalité cruelle et meurtrière.

L’indignation n’est malheureusement pas suffisante. Il faut organiser la colère en forgeant un rapport de forces chez les jeunes, les travailleurs et d’une manière générale auprès de tous et toutes pour exiger les démissions de Jambon, de Francken et la fin de toutes ces politiques racistes.

Ainsi, le PSL mobilise largement pour des manifestations diverses afin de soutenir les associations de sans-papiers, les collectifs, les syndicats contre la politique migratoire répressive du gouvernement. Une convergence des luttes est indispensable pour que les richesses que l’on produit soient mises à profit de l’ensemble de la population, afin d’en finir avec un système barbare qui ne produit que misère et inégalités, partout dans le monde.

NOTES
1. https://www.theguardian.com/australia-news/2017/may/18/self-harm-suicide-and-assaults-brutality-on-manus-revealed
2. https://www.theguardian.com/world/2018/jun/15/iranian-asylum-seeker-dies-by-suicide-on-nauru
3. https://www.theguardian.com/world/2018/jul/08/un-body-condemns-australia-for-illegal-detention-of-asylum-seekers-and-refugees
4. http://www.lesoir.be/151237/article/2018-04-15/no-way-theo-francken-veut-adopter-la-politique-dimmigration-australienne-video
5. https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-centre-ferme-pour-familles-avec-enfants-inacceptable-pour-les-associations?id=9918169
6. https://www.refugeecouncil.org.au/getfacts/statistics/aust/asylum-stats/detention-australia-statistics/

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