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Éthiopie. Le nouveau Premier ministre essaye de mettre fin à l’agitation sociale et politique par des concessions

Ces trois dernières années, l’Éthiopie a connu une grande agitation sociale et politique. Des actions de protestations ont eu lieu dans presque tout le pays. La population est lassée de l’injustice, des abus, des assassinats et des arrestations. Elle revendique des changements politiques et économiques pour faire face aux difficultés qui touchent chaque domaine de la vie.

Par Temesgen Bekele Aga (Rättvisepartiet Socialisterna, section suédoise du Comité pour une Internationale Ouvrière)

En raison de la force et de l’ampleur des actions de protestations en Éthiopie et ailleurs, le Premier ministre Hailemariam Desalegn a été contraint d’annoncer sa démission le 15 février dernier. Par la suite, le FDRPE (Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien) a déclaré l’état d’urgence pour la deuxième fois en deux ans. Le FDRPE est officiellement une coalition de quatre partis qui gouverne le pays depuis 27 ans. En réalité, le rassemblement est totalement sous le contrôle dictatorial d’un des partis, le FLPT (Front de libération du peuple du Tigray).

Le comité exécutif du FDRPE a tenu une réunion longue et secrète. Après un mois, Abiy Ahmed, 41 ans, a été élu nouveau président du parti et premier ministre éthiopien.

Ahmed est originaire de la région d’Oromia et est issu des Oromos, le plus grand groupe ethnique d’Éthiopie (représentant environ 32 millions d’habitants sur 105 millions). Il a fait part de l’armée éthipienne dans sa jeunesse et devint plus tard lieutenant-colonel. Il a également occupé différents postes gouvernementaux, dont celui de ministre des sciences et de la technologie ainsi que de président et vice-président de l’État régional d’Oromia.

Oromia est l’épicentre de manifestations de masse depuis août 2016. Celles-ci s’opposaient à l’accaparement des terres par le gouvernement dans le cadre d’un plan d’expansion de la capitale, Addis-Abeba. Des centaines de personnes ont été tuées par les forces de sécurité de l’État lorsque la population, souvent dirigée par des jeunes, s’est révoltée. Les protestations se sont répandues dans toute l’Oromia mais aussi dans la deuxième plus grande région, Amhara, ainsi que dans la capitale.

Les revendications du mouvement visaient non seulement l’accaparement des terres, mais aussi le régime lui-même. En dépit d’une décennie où le pays a connu la plus forte croissance d’Afrique, et peut-être même du monde, avec 10 % par an, la vie de la plupart des gens n’a pas changé. La majorité de la population vit d’une agriculture à petite échelle et autosuffisante. Pour les jeunes qui ont pu étudier à l’université, le chômage reste élevé.

Le régime a longtemps eu recours à une répression brutale contre toute forme d’opposition. Les élections de 2005 avaient ainsi clairement été remportées par l’opposition, mais celle-ci a été victime d’une répression qui a fait des centaines de morts. Aujourd’hui, le FDRPE détient tous les sièges au « parlement » et tous les opposants sont qualifiés de « terroristes » et emprisonnés. Les partisans internationaux du régime – les États-Unis, l’UE et surtout la Chine – ont tous accepté ces méthodes dictatoriales.

Le « voyage de la paix » d’Abiy

Après avoir été élu, il s’est rendu dans différentes parties du pays – du nord au sud et d’est en ouest – avec l’idée d’un « voyage de la paix » visant à stabiliser les troubles sociaux et politiques. Au cours de son voyage, il largement bénéficié d’un écho positif en raison de son approche du nationalisme éthiopien (« l’éthiopianisme ») qui diffère fortement des idées des dirigeants précédents et du FDRPE lui-même, qui se sont essentiellement basés sur les divisions ethniques au cours des 27 dernières années.

Depuis la nomination d’Abiy en avril 2018, une pléthore de dirigeants politiques, de chefs militaires et de chefs du renseignement de l’administration précédente, qui semblaient autrefois puissants et intouchables, ont été rétrogradés ou démis de leurs fonctions.

Il s’est également rendu au Soudan, au Kenya, en Égypte, en Somalie et en Arabie saoudite. En plus de renouveler les relations diplomatiques et politiques, il a obtenu la libération de milliers d’Éthiopiens emprisonnés dans ces pays. Le peuple éthiopien a considéré cette action comme un acte de renouveau du nationalisme éthiopien et de la protection des citoyens où qu’ils se trouvent.

Cependant, le Premier ministre Abiy était loin d’être à l’abri des critiques quand il s’efforçait de libérer de personnes emprisonnées à l’étranger alors que son propre gouvernement en détenait encore des milliers en prison. Nombre de ces derniers étaient journalistes, dirigeants et membres de partis politiques de l’opposition, chefs religieux, etc. Après une vaste campagne menée dans les médias sociaux et après de nombreuses manifestations, son régime a libéré des milliers de personnes, y compris des dirigeants de partis politiques et des journalistes comme Merara Gudina, Bekele Gerba, Andargache Tsige, Fikru Maru, Eskinder Nega, Temesgen Desalegn. Son gouvernement a également rejeté les accusations portées contre les dirigeants des partis politiques reposant sur la diaspora, comme Birhanu Nega et Jawar Ahmed, ainsi que contre les médias basés sur la diaspora, comme Esat et OMN (Oromia Media Network)

Il a invité les dirigeants des partis politiques de l’opposition et les journalistes à son palais (y compris ceux qui avaient été libérés de prison) et leur a demandé de travailler avec lui dans l’intérêt de l’unité du peuple éthiopien et d’élargir le système démocratique en Éthiopie. Abiy a également invité tous les partis politiques éthiopiens à l’étranger à venir travailler pacifiquement en Éthiopie. Après son invitation, certains partis politiques comme le Front Démocratique de l’Oromo (FDO), dirigé par le vétéran politique Lencho Leta, ont accepté son invitation et sont retournés au pays.

Tout cela a renforcé la confiance du peuple éthiopien envers le nouveau gouvernement. Abiy a continué sur sa lancée et, le 2 juin, le cabinet éthiopien a approuvé un projet de loi qui lèverait l’état d’urgence à l’échelle nationale deux mois avant la date prévue. Le gouvernement a déclaré que la situation du pays en matière de paix et de sécurité s’est beaucoup améliorée. Cet état d’urgence controversé et dénué de sens avait été déclaré immédiatement après la démission de l’ancien Premier ministre, Hailemariam Desalegn.

La paix avec l’Erythrée ?

Abiy affirme vouloir résoudre le conflit avec l’Érythrée. Il appelle à la paix et se montre intéressé par la proposition de paix d’Alger qui a suivi la guerre de 1998-2000. L’accord exigeait que la ville contestée de Badime reste à l’Erythrée. Le gouvernement érythréen a réagi positivement au programme éthiopien de paix et de réconciliation. Le Président érythréen Isayas a annoncé son intention d’envoyer une délégation à Addis-Abeba pour discuter de la question et de l’accord de paix d’Alger.

Mais la décision de donner Badime à l’Erythrée n’est pas acceptée par beaucoup d’Ethiopiens. Les habitants de Badime ont été les premiers à s’opposer et à manifester contre cette décision. Ils ont dit : « Nous sommes éthiopiens, hier, aujourd’hui et demain ! » Les manifestations se sont répandues dans toute la région du Tigray.–

Un plan de privatisations

Le gouvernement Abiy a également annoncé un plan de privatisation des entreprises d’État. Les actions d’Ethio-Telecome, Ethiopian Airline, Ethiopian Power et Maritime Transport and Logistics Corporation seront vendues à des capitalistes nationaux et étrangers, tandis que l’État détiendra une participation majoritaire.

Jusqu’à présent, le FDRPE a tenté de suivre le « modèle chinois », l’Etat (l’armée et le parti) gardant un contrôle de l’économie tout en invitant les multinationales à venir, en offrant à ces dernières des travailleurs bien formés à bas salaires et sans protection syndicale. Les autorités ont également amélioré les infrastructures, le plus souvent avec des prêts chinois et des entreprises chinoises. Parallèlement, l’Éthiopie est un allié militaire des États-Unis.

Ce nouveau plan pro-marché est un avertissement aux travailleurs, aux jeunes et aux pauvres d’Éthiopie. De nouvelles étapes vers la mondialisation capitaliste ne feront qu’accroître la pauvreté et l’exploitation. Malgré la croissance rapide des années 2000, l’Éthiopie a toujours l’un des PIB par habitant les plus bas au monde. La famine et la misère côtoient des usines de haute technologie et les chemins de fer.

Tous ces changements ont été effectués en seulement trois mois, depuis son arrivée au pouvoir. Toujours très populaire, Abiy n’est pas exempt de critiques. Des meurtres et des expulsions sur base de groupe ethnique ont toujours lieu. Les Amharas ont été la cible de meurtres brutaux et d’expulsions dans la région d’Oromia et de Benshangul Gumuz, de même que les Oromos de la région de Somalie, etc. Et un conflit ethnique mortel se déroule toujours entre Wolaytas et Sidamas, Gurages et Kebenas.

Certains groupes affirment que la nomination du premier ministre Abiy est une stratégie de survie du FDRPE. Parce jusqu’à ce jour, l’objectif le plus important du FDRPE a toujours été son propre pouvoir et sa propre survie. D’autres groupes, y compris les dirigeants des partis politiques de l’opposition en Éthiopie ainsi qu’en exil, déclarent que le peuple éthiopien doit le soutenir parce qu’il a un bon programme sur la démocratisation de l’Éthiopie, l’unification et la stabilisation du peuple éthiopien et de la Corne de l’Afrique.

Un régime divisé

On estime que le FDRPE est divisé en groupes pro-Abiy et anti-Abiy. Le FLPT a accepté la nomination du Dr. Abiy comme moyen de calmer le soulèvement populaire. Mais ses membres veulent disposer de quelqu’un comme l’ancien premier ministre, Hailemariam Desalegne, soit une marionnette qui les cajole à chaque fois qu’ils en ont besoin et qui applaudit quand ils en ont besoin. L’autorité du FLPT n’est pas censée être remise en question. Tous les autres membres de l’alliance FDRPE n’existent que grâce à eux. Ils ont été créés et promus grâce au FLPT.

Abiy Ahmed, cependant, a été plus vite et plus loin que les dirigeants du TPLF ne le souhaitaient. Ils lui ont ouvertement reproché de ne pas les avoir consultés avant d’annoncer des changements majeurs.

Les tensions se sont manifestées lorsque des militants politiques et des défenseurs des droits de l’homme ont organisé un rassemblement pour manifester leur soutien et remercier le nouveau Premier ministre le 23 juin. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes venant de différentes parties du pays se sont rassemblées sur la place Meskel à Addis Abeba pour prendre part à un rassemblement pacifique de solidarité en faveur de son programme de réformes. Les supporters portaient des vêtements sur lesquels figuraient le portrait d’Abiy et et différents slogans comme ‘One love, one Ethiopia’, ‘Unity’, etc.

Abiy s’est présenté à la marche en portant un t-shirt arborant une carte de l’Afrique et le fameux salut du pouvoir de Mandela. Puis il a fait un discours qui a réchauffé la foule. Mais, juste après, une bombe a explosé près du premier ministre. Au moins deux personnes sont mortes et des centaines de personnes ont été blessées. Abiy, à la télévision nationale, a décrit l’incident comme « une tentative infructueuse des forces qui ne veulent pas voir l’Éthiopie unie ». Il a dit qu’il s’agissait d’une  » attaque bien orchestrée « , mais qui a échoué.

Le lendemain, Zeinu Jemal, chef de la Commission de la police fédérale, a déclaré à la Société éthiopienne de radiodiffusion, propriété de l’État : « Le nombre de suspects en garde à vue pour implication dans l’attaque de Meskel Square a atteint le nombre de 30. » Neuf agents, dont le chef adjoint de la commission de police d’Addis-Abeba, ont été arrêtés pour faille de sécurité, selon des sources officielles.

Les perspectives de l’Éthiopie sont ouvertes. Abiy Ahmed disposera d’une période de lune de miel, même les sceptiques attendront de voir. Jusqu’à présent, Abiy Ahmed n’a pas modifié les lois antiterroristes notoires et n’a inculpé aucun des dirigeants ou officiers précédents pour les massacres et les arrestations massives qu’ils ont commis. Les dirigeants du FLPT sont restés en place et contrôlent toujours l’appareil de sécurité. Il n’y a pas de date pour de nouvelles élections ou des changements dans la loi électorale.

Les luttes et les révoltes dans d’autres pays, comme le processus de révolution et de contre-révolution en Afrique du Nord et au Moyen Orient en 2011, ont montré que le changement de régime au sommet ne suffit pas. Avec l’économie et l’appareil d’Etat sous le contrôle des capitalistes et des généraux, les attentes des masses ne pourront jamais être satisfaites.

Lorsque des manifestations referont leur apparition en Éthiopie, le régime, avec ou sans Abiy, peut, à un certain stade, tenter à nouveau de raviver les divisions et les conflits ethniques. Aucune mesure n’a été prise pour mettre fin aux tueries à la frontière entre l’Oromia et la région somalienne de l’Éthiopie.

Les changements rendus nécessaires par les protestations de masse ont donné une certaine ouverture. Cela doit être utilisé pour organiser à partir de la base un mouvement indépendant des travailleurs, avec des syndicats démocratiques et une force politique qui défie le régime et son système capitaliste. L’Éthiopie a besoin d’un parti politique socialiste révolutionnaire et démocratique.

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