Home / International / Europe / Autriche : 100.000 manifestants contre l’allongement des journées de travail

Autriche : 100.000 manifestants contre l’allongement des journées de travail

Ce samedi 30 juin, une énorme foule de manifestants s’est réunie à Vienne. La fédération syndicale autrichienne ÖGB avait appelé à manifester contre l’augmentation de la limite légale du temps de travail, un appel suivi par des syndicalistes et des travailleurs de toute l’Autriche. Les premiers rangs du cortège avaient atteint l’arrivée avant même que la majorité des participants n’ait commencé à marcher ! La police n’a initialement parlé que de 25.000 manifestants, mais elle a dû rapidement changer son estimation officielle pour parler de 80.000. Il était toutefois évident que bien plus de monde était présent.

Par Sonja Grusch, Sozialistische Linkspartei (SLP)

Le SLP, la section autrichienne du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO), a participé à la manifestation avec un contingent dynamique. Nous avons vendu plus de 250 journaux, distribué plus de 2.500 tracts et nos pancartes appelant à la grève ont été chaleureusement accueillies.

NON au 12 et au 60 !
La manifestation visait à s’opposer à la volonté du gouvernement autrichien d’étendre à 12 heures par jour et à 60 par semaine la durée maximale autorisée de travail. L’actuelle législation autorise un maximum de 10 heures par jour et de 50 heures par semaine (il existe déjà des exceptions). Le gouvernement – qui réunit le Parti populaire (ÖVP), « modernisé » et encore plus néolibéral, et le Parti de la liberté (FPÖ) d’extrême droite, qui a très ouvertement dévoilé son caractère capitaliste brutal depuis son arrivée au pouvoir – ne ménage pas ses efforts pour satisfaire tous les souhaits des patrons. Cela comprend la réduction des droits des locataires, une ségrégation raciste dans les écoles et des horaires de travail plus « flexibles ».

Le gouvernement tente de présenter le passage de la durée maximale du travail à 12 heures par jour et à 60 heures par semaine en affirmant que personne ne serait « obligé » de travailler ce nombre d’heures, que tout serait « volontaire » et que cela permettrait aux travailleurs d’avoir des week-ends plus longs. Pour la majorité des gens, il est toutefois absolument évident que quasiment rien n’est « volontaire » dans u emploi, ce sont les patrons qui décident qui travaille et quand. La mesure coûterait également de l’argent aux travailleurs, car la rémunération des heures supplémentaires serait réduite.

La mobilisation syndicale

Ce projet « 12/60 » était connu depuis près d’un an, mais le gouvernement a attendu cette année, une fois les élections locales passées. L’annonce d’aller de l’avant avec le « 12/60 » a été publiée quelques heures à peine après la fin du congrès de juin de la fédération syndicale ÖGB. Le gouvernement n’a même pas suivi la procédure parlementaire normale, il a rusé pour éviter les discussions au Parlement et accélérer l’adoption de la mesure. Leur projet était d’adopter la nouvelle loi d’ici le 4 juillet, soit au début de la période des vacances.

En moins de deux semaines, l’ÖGB a organisé des conférences de délégués syndicaux dans toutes les grandes villes. Dans des centaines d’entreprises, des réunions ont également eu lieu sur le lieu de travail avec la participation de milliers ou de dizaines de milliers de personnes. Dans les entreprises où les membres du SLP travaillent ou sont délégués syndicaux, la question d’une grève comme prochaine étape du mouvement faisait partie de la discussion.

Entre la manifestation et la mise en œuvre prévue de la législation, un plus grand nombre de réunions sur le lieu de travail ont lieu dans un certain nombre de grandes entreprises. Le lundi 2 juillet, les cheminots et le personnel de certains autres réseaux de transport public ont tenu des réunions de travail, qui étaient des grèves de fait. Graz, la deuxième plus grande ville d’Autriche, n’avait pratiquement pas de transports publics le lundi matin et de nombreux trains ont été retardés ou annulés. L’ÖGB a appelé les bataillons lourds du mouvement ouvrier à participer à cette série de réunions sur le lieu de travail, car certaines des principales industries, comme l’entreprise sidérurgique VOEST, ont également été à l’arrêt.

La colère de la classe ouvrière contre le « 12/60 » était forte et claire lors de la manifestation, qui a été inondée d’une mer de pancartes et d’affiches. Il ne s’agissait pas seulement de celles préparées par les syndicats, mais aussi de celles faites à la main. Les sondages d’opinion montrent qu’une majorité s’oppose au projet et soutient l’idée de riposter. La classe ouvrière montre quel est son pouvoir. Tout la question est de savoir ce qu’il adviendra par la suite.

Il faut un plan d’action !

L’ÖGB a une tradition de « partenariat social », une tradition de collaboration de classe avec le gouvernement et les employeurs. Souvent, le fait d’être invité à la table de négociation semble plus important que ce qui est négocié aux yeux des dirigeants syndicaux. Mais les différentes organisations de la classe ouvrière sont attaquées par ce gouvernement, qui veut réduire l’influence des organisations de travailleurs dans le secteur de la santé et de la sécurité sociale, ainsi que sur les lieux de travail. Les emplois des bureaucrates syndicaux eux-mêmes sont donc en danger. En même temps, la pression augmente à partir de la base, car la classe ouvrière entend chaque jour la propagande faisant état d’une croissance économique, mais elle n’en ressent rien dans ses poches.

Dans la période précédant le congrès de l’ÖGB, le SLP a pris l’initiative de former une plate-forme plus large pour un syndicalisme de combat. Elle est intervenue dans le congrès de l’ÖGB. « ÖGB aufrütteln » (‘Réveille-toi, ÖGB’) est soutenue par des délégués et des militants syndicaux. L’initiative est arrivée juste à temps. Un autobus a été loué pour la manifestation et divers délégués syndicaux et activistes ont pris la parole et ont marché ensemble, dont le contingent du SLP. L’appel à la grève s’est fait entendre dans la manifestation et a été favorablement accueilli par beaucoup de collègues.

Le SLP a publié une déclaration et un tract comprenant une proposition de plan d’action. Nous avons expliqué pourquoi une lutte ne peut être remportée que si les collègues des différents lieux de travail participent activement aux décisions et aux préparatifs. Nous avons plaidé pour le rassemblement des différentes protestations, car le gouvernement n’est pas seulement à l’offensive sur cette question, mais aussi sur d’autres qui suscitent également une riposte.

Le tract du SLP qui a été distribué lors de nombreuses réunions de délégués syndicaux ainis que lors de la manifestation appelait à la grève et indiquait clairement comment l’organiser, pourquoi nous ne pouvons pas attendre que la mesure soit adoptée au Parlement et pourquoi il est nécessaire de répondre à l’attaque généralisée par une riposte généralisée : une grève générale.

Nous avons également abordé la question politique. Les militants du SLP ont participé à un certain nombre de réunions de délégués syndicaux. En Haute-Autriche, où il était possible de prendre la parole de l’assemblée, Gerhard Ziegler, membre du SLP et délégué syndical, a déclaré qu’une grève était une absolue nécessité. Le Parti social-démocrate (SPÖ), qui a perdu la plupart de son pouvoir et de son influence au cours de ces dernières décennies, tente de se présenter comme une opposition et fait semblant de « lutter » contre le « 12/60 ». Mais, dans le cadre de ses plans gouvernementaux, le SPÖ avait également défendu une telle approche, quoique d’une manière plus « douce ». Le SPÖ ne fait pas de tentative sérieuse de lutter pour les intérêts de la classe ouvrière – son « combat » est essentiellement une manoeuvre populiste. Son objectif principal est de moderniser l’économie autrichienne afin qu’elle soit en mesure de faire face à la concurrence internationale. C’est essentiellement le même objectif que le chancelier et leader de l’ÖVP, Sebastian Kurz. La question d’une alternative politique doit donc également être soulevée.

Quelle est la stabilité du gouvernement ?

Le paradoxe de la situation est que le gouvernement bénéficie encore de bons résultats dans les sondages d’opinion et n’a pas beaucoup perdu depuis son élection en octobre 2017. Cela ne s’explique pas uniquement par sa communication très professionnelle et bien maîtrisée, c’est également en raison de l’absence de toute alternative sérieuse et du sentiment général que ce gouvernement représente quelque chose de nouveau et qu’il semble réellement fonctionner.

Chaque fois que le gouvernement s’en prend à la classe ouvrière, il instrumentalise la « crise des réfugiés » et fait tout pour dévier l’attention. Cela fonctionne en partie, car les partis traditionnels ont mené une politique raciste durant des années sans qu’aucune réponse ne soit donnée aux questions sociales liées au « problème » des réfugiés. Cela a conduit à une acceptation plus large des politiques racistes.

Mais ce serait une erreur de dire que ce gouvernement est stable. Des tensions existent concernant la politique internationale, même si le gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir pour les dissimuler. Ces tensions augmenteront non seulement autour des questions européennes, mais aussi au fur et à mesure que le FPÖ subira des pressions croissantes de la part de son électorat.

Il serait toujours faux de penser que le FPÖ serait le nouveau « parti des travailleurs », comme l’ont dit certains commentateurs. Mais il est vrai que beaucoup de gens de la classe ouvrière ont voté pour ce parti en croyant (ou en plaçant ses espoirs) dans la propagande du FPÖ au sujet de ses politiques « sociales ». Le vice-chancelier Strache, du FPÖ, qui est très actif sur Facebook, a rapidement appris de la colère de masse contre le « 12/60 » et d’autres mesures rendues publiques. En exerçant la présidence de l’UE, le chancelier Kurz, présenté comme l’étoile montante des forces politiques bourgeoises en Europe, découvrira qu’il ne peut résoudre facilement aucun des problèmes auxquels son gouvernement est confronté.

Enfin et surtout, la classe ouvrière n’a fait que commencer à bouger. Le gouvernement a dû annoncer des changements à la loi 12/60, mais c’était trop peu, trop tard.

L’ÖGB a fait beaucoup d’erreurs. La fédération veut que la situation se calme et espère retourner à la table des négociations. Par-dessus tout, l’ÖGB veut contrôler la classe ouvrière. Mais, de l’autre côté, des centaines de milliers de travailleurs sont en colère et aspirent à se battre. Ils ne sont pas prêts à être appelés à protester et à accepter un accord pourri. La situation est très ouverte. Mais ce qui est sûr, c’est que la lutte n’est pas terminée.

Print Friendly, PDF & Email