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Italie. La perspective d’une coalition « jaune/verte » problématique pour les grandes entreprises italiennes et l’UE

Un candidat Premier ministre de compromis : Giuseppe Conte (wikimedia)

Après presque trois mois de négociations tortueuses et de marchandage, un gouvernement italien semble enfin avoir été accepté et n’a encore besoin que de l’approbation du Parlement. La réaction des marchés – une chute de la bourse et une augmentation des spreads (écarts entre les taux) sur les obligations d’Etat – bien que modérée par rapport à la crise de 2011, est le présage d’événements futurs.

Par Chris Thomas, Resistenze Internazionali (section italienne du Comité pour une Internationale Ouvrière)

Une coalition « jaune/verte » entre le Mouvement des cinq étoiles (M5S) et la Lega, les deux partis populistes qui ont remporté l’élection générale du 4 mars (32% pour le M5S et 17% pour la Lega) n’est clairement pas l’option favorite des grandes entreprises et des élites d’Italie et d’Europe. Mais face à l’effondrement électoral des plus grands partis, Forza Italia et le Parti démocrate, elles n’avaient guère le choix. L’alternative consistant à ce qu’aucun gouvernement n’émerge d’une élection pour la première fois en 70 ans. Le retour aux urnes menaçait d’être encore plus déstabilisant. Au lieu de cela, la majorité de la classe dirigeante est forcée d’agir par l’intermédiaire du président Mattarella, espérant ainsi faire pression sur le gouvernement pour qu’il agisse « de manière responsable ».

Comme Matteo Salvini, le dirigeant de la Léga, n’a pas pu accepter que le leader du M5S Luigi Di Maio soit Premier Ministre, et vice-versa, le compromis est Giuseppe Conte, un professeur de droit non-élu et pratiquement inconnu. Le « contrat pour un gouvernement de changement » de 52 pages rédigé par les deux dirigeants comprend un « comité de réconciliation » pour arbitrer les différends. Cela en dit long sur les perspectives de ce gouvernement bricolé qui tente de concilier deux programmes électoraux essentiellement opposés et de satisfaire des électeurs très différents. Le M5S a reçu beaucoup de voix dans le sud appauvri du pays, où les chômeurs et les travailleurs précaires ont été enthousiasmés de voter pour eux suite à la promesse d’introduire un revenu citoyen de 780 euros par mois pour les Italiens les plus pauvres. La Lega a obtenu ses meilleurs résultats dans le Nord, en courtisant sa base électorale de petites entreprises avec des propositions de réductions d’impôts par le biais d’une ‘‘flat tax’’, un impôt à taux unique.

Soixante pourcents de la population ont actuellement une vision favorable de la formation d’une coalition M5S/Lega. Beaucoup s’attendent à ce que ce gouvernement, contrairement aux précédents, fasse ce qu’il dit et améliore les conditions de vie après plus d’une décennie de dévastation économique. Toutefois, essayer de répondre à ces attentes signifierait entrer en collision frontale avec l’Union européenne et l’instabilité du marché. Ne pas satisfaire l’électorat risque de détruire le soutien électoral précaire des deux partis et de provoquer des troubles sociaux.

Tant le revenu citoyen que l’impôt à taux unique figurent dans le contrat, dans des versions modifiées, de même que les modifications apportées à la loi Fornero 2011 sur les pensions qui réduisent la valeur de nombreuses pensions et, l’année prochaine, porteront l’âge de la retraite à 67 ans. Le contrat promet également d’autres réformes, telles que l’introduction d’un salaire minimum légal et l’inversion des réductions budgétaires du système de santé. Le coût exact de ces réformes et la provenance de l’argent pour les payer ne sont pas entièrement expliqués. Certaines estimations parlent d’un coût de 100 milliards d’euros, d’autres de 30 milliards d’euros par an pendant la législature de cinq ans (en supposant que la coalition dure aussi longtemps, ce qui est douteux étant donné ses nombreuses contradictions).

Une croissance économique ?

Le contrat gouvernemental parle vaguement d’accroître la croissance économique (sans dire comment cela serait réalisé), ainsi que de réduire le gaspillage et de lutter contre l’évasion fiscale, ce qui ne se distingue pas des promesses faites (et brisées) par tous les gouvernements précédents. C’est une pure fantaisie de penser que ces changements à eux seuls permettraient de générer les finances nécessaires. L’économie elle-même est à peine en croissance en raison de la baisse de la production industrielle de 25% provoquée par la crise de 2007/8. Le ratio de la dette publique par rapport au PIB est le deuxième plus élevé d’Europe. L’impôt à taux unique (qui serait en réalité un impôt à deux niveaux) réduirait considérablement les recettes fiscales du gouvernement (50 % des bénéfices allant aux riches). Quelles sont les alternatives ? Soit des coupes budgétaires dans les dépenses publiques, ce qui est politiquement dangereux puisque les deux partis se sont engagés à mettre fin à l’austérité, soit une augmentation de la dette publique et un dépassement de la limite de 3% du déficit budgétaire imposé par l’UE.

Pendant la campagne électorale et les négociations gouvernementales, les deux partis ont été soumis à des pressions croissantes pour modérer leur rhétorique anti-euro et anti-UE. Le président Mattarella a averti Salvini et Di Maio qu’il a le pouvoir politique d’opposer son veto à une législation anticonstitutionnelle (le « Pacte fiscal » de l’UE qui exige des budgets équilibrés est inscrit dans la Constitution italienne). Une version antérieure du contrat qui a fait l’objet d’une fuite dans la presse parlait du retrait de l’euro et demandait à l’UE d’annuler 250 milliards d’euros de la dette publique de l’Italie. Ces deux éléments ont été retirés de la version finale. Salvini et Di Maio parlent maintenant de la réforme du droit fiscal et des traités de l’UE, y compris l’Accord de Dublin, qui oblige les migrants à demander l’asile dans le premier pays où ils arrivent. Que se passera-t-il si l’UE refuse, comme ce sera sans aucun doute le cas ? L’UE deviendra-t-elle l’excuse commode pour ne pas mettre en œuvre le contrat ou y aura-t-il une confrontation directe avec l’Europe ?

Bien que Salvini, en particulier, continue d’être extrêmement bruyant dans ses attaques contre l’ingérence de l’UE et le droit du gouvernement de « faire une priorité des Italiens », la première option semble être la plus probable. Mais la seconde ne peut pas être totalement exclue, surtout si une crise des marchés se développe comme en 2011. Tirant les leçons de la crise grecque, le M5S et la Lega ont sérieusement envisagé ou proposé l’option d’émettre des obligations d’État (appelées « mini-bots » par la Lega) qui pourraient ensuite être utilisées pour payer des impôts ou payer les services publics. Il s’agirait en fait d’une monnaie parallèle à l’euro. Ce serait inévitablement considéré comme un pas vers la sortie de l’euro, provoquant un affrontement avec l’UE et de nouvelles turbulences sur le marché. L’Europe pourrait devenir la question qui déchire la coalition.

Le mécontentement peut rapidement croître

Le contrat comprend diverses propositions concernant l’éthique au Parlement et la lutte contre la corruption, qui, si elles étaient mises en œuvre, seraient généralement très populaires étant donné la corruption profondément enracinée dans la classe politique et les organes de l’État. Il contient également des attaques sévères contre les migrants, y compris le détournement des fonds alloués à l’aide aux réfugiés pour déporter jusqu’à 500.000 migrants « illégaux ». Plus de crèches sont promises, mais seulement pour les « familles italiennes ». Le sécuritaire et la création d’un environnement plus dur pour les réfugiés jouent sur des couches des deux électorats qui estiment que l’Italie accueille un nombre disproportionné de migrants traversant la Méditerranée en provenance d’Afrique et que ces migrants sont en concurrence avec les Italiens pour les emplois, les logements et des allocations sociales toujours plus basses.

Mais les questions économiques seront au cœur des perspectives de la coalition. Le mécontentement pourrait se développer très rapidement. Les sondages montrent déjà un déclin du soutien au M5S, très probablement d’anciens électeurs de « gauche » qui s’opposent à la coalition avec l’extrême droite de la Lega. Le M5S a essayé d’être tout pour contenter tout le monde, des fractures sont susceptibles de s’approfondir et le mouvement peut imploser à un certain stade. Dans une situation où la bureaucratie syndicale est ossifiée et léthargique et en l’absence d’un parti de gauche large, la manière dont le mécontentement social s’exprimera n’est pas claire à ce stade. Mais le populisme, en particulier le populisme ‘ni de gauche ni de droite’ du M5S, sera exposé et trouvé insuffisant. Cela ouvrira la voie à la reconstruction des organisations sociales et politiques nécessaires pour défendre réellement les intérêts des travailleurs.

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