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22 Mai 68 : Occupation du siège de la Fédération française de football

Photo : ‘‘LE FOOTBALL AUX FOOTBALLEURS !’’ Banderole déployée sur la façade du siège de la Fédération française de football, le 22 mai 1968. Plus haut, une autre proclamait : ‘‘LA FÉDÉRATION PROPRIÉTÉ DES 600.000 FOOTBALLEURS’’

Pour un autre football

Il y a 50 ans jour pour jour, le 22 mai 1968, débutait l’occupation du siège de la Fédération française de football (FFF). Durant 6 jours, la FFF est devenue l’agora de discussion sur la manière dont le football devrait être géré et joué. Petit retour sur cet épisode méconnu qui exprime une nouvelle fois le caractère généralisé de ce mois de révolution, ainsi que la nécessité de penser autrement ce sport planétaire en proie, déjà à l’époque, à une crise existentielle.

Par Stéphane Delcros

L’explosion des contradictions sociétales et footballistiques

Le début des années 60 a marqué un tournant dans le monde du football professionnel, engagé sur une voie qui allait aiguiser ses contradictions. Sous les coups de boutoir de la montée en puissance des intérêts financiers, un secteur fortuné est en train de se créer, déjà à l’époque, même si bien loin de la situation actuelle. La France, bien qu’en retard sur ces développements, connaissait la même tendance, doublée d’un archaïsme dans l’organisation du football professionnel et amateur.

Comme un peu partout, la richesse arrivant n’était accessible qu’à une poignée de gens, principalement les dirigeants des grands clubs et fédérations. Les plus grandes stars de l’époque touchaient à peine plus que le salaire minimum. Et, surtout, les joueurs professionnels étaient privés de ‘liberté’. Le footballeur devait signer un ‘contrat à vie’ (jusqu’à ses 35 ans) avec son club. Celui-ci pouvait alors décider de tout, du transfert vers un autre club à la baisse unilatérale du salaire. Triple vainqueur de la Coupe d’Europe des clubs champions avec le Real Madrid, l’international français Raymond Kopa, l’une des grandes gloires de l’époque, assimilera en 1963 les joueurs pros à ‘‘des esclaves’’ ; il écopera pour la peine d’une suspension de 6 mois. D’autres mesures privatives existaient aussi : la pratique du football était à l’époque limitée à huit mois sur l’année (octobre-mai), et la ‘Licence B’ limitait fortement les transferts dans le football amateur, car elle interdisait à un joueur transféré de jouer dans l’équipe première de son nouveau club durant la première année de son transfert.

Comme le souligne Mickaël Correia, dans Une histoire populaire du football (La découverte, 2018), certains acteurs du monde du football luttaient déjà depuis des années contre les instances autoritaires et leur politique, pour davantage de démocratie et de liberté. C’est le cas du magazine footballistique contestataire Le Miroir du football, affilié au Parti Communiste mais dont l’équipe de rédacteurs n’est pas membre et peut se permettre une certaine liberté.

Rendre ‘le football aux footballeurs’

Galvanisés par l’atmosphère révolutionnaire régnant alors, le 22 mai 1968, quelques dizaines de footballeurs amateurs emmenés par des journalistes du Miroir du football et son rédacteur en chef François Thébaud investissent pacifiquement le siège de la FFF à Paris. Deux joueurs professionnels les rejoindront : André Merelle et Michel Oriot, du Red Star FC (alors en Division 1 ; aujourd’hui tout frais champion de National, donc en Ligue 2 pour 2018-19).

Le personnel est libéré, l’entrée est barricadée, un drapeau rouge et hissé et des banderoles déployés sur la façade. Un comité d’occupation est mis sur pieds et un tract-programme publié, dont l’introduction annonçait : ‘‘LE FOOTBALL AUX FOOTBALLEURS! Footballeurs appartenant à divers clubs de la région parisienne, nous avons décidé d’occuper aujourd’hui le siège de la Fédération Française de Football. Comme les ouvriers occupent leurs usines. Comme les étudiants occupent leurs facultés. POURQUOI ? Pour rendre aux 600.000 footballeurs français et à leurs millions d’amis ce qui leur appartient : le football dont les pontifes de la Fédération les ont expropriés pour servir leurs intérêts égoïstes de profiteurs du sport.’’

Comme expliqué ci-dessus, c’est le manque de considération et l’appel à davantage de libertés pour les joueurs qui était surtout revendiqué par les contestataires, contre la mainmise des dirigeants servants leurs propres intérêts, ‘‘les pontifes’’. Cela, à côté d’autres sujets, comme le manque de terrains pour pratiquer le sport : en région parisienne, il existait alors en moyenne un terrain pour quatre clubs.

Un espace de discussions sur le football et la société

Durant les 6 jours d’occupation, les locaux du 60bis Avenue d’Iéna ont servis de véritable agora, imbriquée dans la contestation globale du mois de mai 1968. Tout le monde, lié ou pas au monde sportif, était invité à rejoindre le siège de la FFF. Ils ne seront pas très nombreux, vu l’ampleur de la contestation dans la société en ces jours de fin mai et l’éloignement géographique (le siège de la FFF se situait dans le 16ème arrondissement, quartier riche isolé de l’épicentre des évènements révolutionnaires). Mais des joueurs et des clubs d’un peu partout viendront prendre part à l’une ou l’autre journée d’occupation. L’ensemble des maux de la société et leurs conséquences sur la pratique du football pouvaient y être discutés, et des solutions proposées. C’était aussi un lieu de discussion sur les tactiques terrain, sur l’univers du et autour du football. Quelques journées riches d’échange, de celles qui font penser qu’en quelques jours, l’on vient de vivre dix années d’expérience.

Il y sera largement discuté de la déformation du sport qu’insufflait alors l’introduction de capitaux, avec ‘rendement’ et ‘résultat’ comme objectif premier, loin devant l’idée du sport pour le beau jeu et le plaisir. Depuis quelques années, le jeu qualitatif et esthétique tourné vers l’offensive était remplacé par un jeu efficace assurant le résultat final, selon les désirs des sociétés commerciales et équipementiers.

Les organes de presse traditionnels verront bien sûr d’un très mauvais œil cette occupation et ces revendications. Des journaux spécialisés L’Equipe et France Football, très conservateurs, qui désirent que le football reste ‘apolitique’, au journal du Parti Communiste L’Humanité, qui y verra, comme beaucoup d’évènements de ce mois révolutionnaire, une aventure de gauchistes sur un sujet secondaire.

Un tournant pour l’organisation du football

Cet épisode n’aura certes pas révolutionné le football. Mais s’il est aujourd’hui très peu évoqué (consciemment, bien sûr), il a tout de même constitué un tournant pour le football en France et ailleurs. Dans les mois qui suivirent, la ‘‘Licence B’’, la saison de huit mois et le ‘contrat à vie’ seront abrogés, et davantage de représentation au sein des instances dirigeantes. L’occupation de la FFF n’a bien sûr pas en soi réussi à imposer ces mesures ; c’est l’ensemble de l’évolution de la société née de la contestation qui le permettra. Mais ces quelques jours ont constitué le socle d’une certaine idée du football. Elles auront certainement joué aussi un rôle dans le déclenchement de grèves de footballeurs dans les années qui suive, comme celle de décembre 1972, à nouveau contre des mesures restrictives de la part de la FFF, restée largement autoritaire et partisane du culte de la victoire.

Et par exemple, par la suite, de nombreux clubs de football vont se saisir des éléments de ce socle pour (ré-) inventer leur jeu. Des clubs fonctionnant en collectifs plus-ou-moins autogérés et pratiquant un jeu de mouvement, promouvant le style avant le résultat (1). Dans les années 70, en France, certains de ces clubs, et des joueurs, éducateurs et journalistes formèrent le Mouvement Football Progrès (MPF), qui mènera une partie de la fronde à venir contre la FFF.

En 1968, le vent de la révolution a soufflé bien davantage que seulement en France. Et dans les années qui suivront, c’est partout dans le monde que des initiatives comme celles-ci seront prises pour ‘un autre football’. C’est sans doute l’expérience de la ‘Démocratie corinthiane’ au Brésil qui est aujourd’hui la plus connue, parce qu’aussi la plus aboutie. Au début des années 80, en pleine dictature militaire, le SC Corinthians Paulista sera géré collectivement par ses joueurs, emmenés notamment par l’international brésilien Sócrates. Jusqu’à la chute de la dictature, ils multiplieront les actions de contestation contre cette dernière et les dirigeants de clubs à sa solde. Sur le terrain et aux entrainements, ce sont les footballeurs qui décidaient démocratiquement de tous les aspects : nomination des entraineurs, recrutements, préparation de matches,… devenant ainsi le symbole, au niveau du football, de ce qui pouvait être fait dans l’ensemble de la société.

Aujourd’hui ? Dénoncer les salaires mirobolants, défendre la pratique du football pour tous

Aujourd’hui, il est vrai que de nombreux footballeurs ont accès à des salaires et primes mirobolantes, à des années-lumière des salaires moyens de travailleurs. Une telle situation est affligeante, et répugnante pour de nombreux footballeurs et supporters, ainsi que pour de nombreuses personnes qui se détournent du football en particulier pour cette raison. Même s’il est important de ne pas s’en prendre aux footballeurs concernés en tant que tel, il est absolument nécessaire de dénoncer cette dérive exponentielle, et de chercher des moyens pour changer ce système.

Mais l’immense majorité des footballeurs, y compris professionnels, n’a pas accès à cet imposant magot. Le syndicat international de footballeurs FIFPro a ainsi publié fin 2016 son ‘Rapport mondial sur l’emploi 2016’(2). Dans cette enquête inédite réalisée auprès de 14.000 joueurs professionnels de 54 pays et 87 ligues, il est rapporté que les footballeurs super-riches (720.000 dollars par an) ne représentent que 2% de la profession. Le salaire mensuel net moyen dans le monde se situe entre 1.000 et 2.000 dollars. Et 45% des footballeurs gagnent moins de 1.000 dollars par mois, 21% gagnent moins de 300 dollars. L’enquête dévoile aussi que 41% des footballeurs disent avoir reçu leur salaire avec un retard au cours des deux dernières saisons. Ne jamais se fier à la partie émergée de l’iceberg…

Une grande partie du football professionnel souffre donc. Lorsque des subsides publics sont investis, c’est le plus souvent en faveur des plus grands clubs, ceux-là même qui attirent (aussi) les plus gros sponsors privés et le magot des droits de diffusion par les chaines télévisées. La situation que vivent de nombreux clubs est parfois intenable. Les faillites emportent avec elles sont lot de joueurs, d’employés, de bénévoles et de supporters. La crise économique est bien sûr passée par là, et avec elle la politique d’austérité brutale qui diminue voire supprime de nombreux subsides et font réfléchir à deux fois les éventuels sponsors privés avant d’investir dans un club petit ou moyen. La concurrence avec les plus hauts budgets est alors impossible. Et la situation est bien sûr encore plus compliquée dans le football amateur. Beaucoup de clubs, ici aussi, ne disposent même pas de l’argent suffisant pour acheter un défibrillateur…

Revendiquons notre sport !

Le culte de la victoire, celui du résultat avant le style, dénoncé par les occupants de Mai 68 n’a pas disparu ; les problèmes que rencontrent la plupart des joueurs de football non plus. Le monde du football est davantage encore devenu le reflet amplifié des maux liés à la société capitaliste qui organise nos vies.

Il ne sert pas à grand-chose d’être nostalgique du ‘football d’avant’ ; ce n’est pas le paradis du football qui existait avant les années ’60. Il est par contre important de se battre contre la tendance actuelle, et pour un vrai football ‘moderne’, qui nous appartienne à nous, footballeurs, supporters, bénévoles et employés des clubs et du secteur. Pour que ceux qui connaissent et vivent ces problèmes décident de ce qui est nécessaire pour la pratique de leur sport.

Mais le football n’existe pas en tant qu’entité isolée dans la société, comme l’ont bien souligné les occupants de la FFF en Mai 68. Tenter de changer la manière dont le sport est organisé et son orientation future ne se fait pas seulement entre pratiquants et fans. On sait comment, dans cette société, la moindre avancée progressiste peut vite être supprimée par les élites si la socle économique et idéologique de la société n’est pas lui-même modifié. C’est l’ensemble de la société qui doit être changée : mettre à bas ce système capitaliste qui transforme tout en produit et qui introduit l’individualisme comme règle de vie là où ce sont les gestions et décisions collectives qui sont les plus à même de répondre aux besoins de tous.

Notes
(1) A propos de l’expérience du Stade Lamballais, lire : ‘‘Lamballe au centre’’, So foot, Mai 2018, p86-89.
(2) Le Rapport mondial sur l’emploi 2016, 29 novembre 2016, https://www.fifpro.org/actualites/la-plus-grande-enquete-jamais-menee-sur-le-football/fr/
(+) Pour en savoir plus sur ce sujet, lire : Les enragés du football, Faouzi Mahjoub, Alain Leiblang, François-René Simon, Calmann-Lévy, 2008.
(+) Sur ce sujet et beaucoup d’autres, lire l’excellent : Une histoire populaire du football, Mickaël Correia, La Découverte, 2018.

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