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Le grand vol des pensions

Comment les capitalistes volent-ils nos salaires différés

Le spécialiste des pensions du PTB, Kim De Witte, a publié en néerlandais ‘‘De Grote Pensioenroof’’ (le grand vol de nos pensions), un livre qui défend, preuves à l’appui, que nos pensions sont tout à fait payables et nous arme de nombreuses données chiffrées. L’instrument est utile pour sensibiliser nos collègues quant à l’impact des attaques contre nos pensions et les mobiliser pour la manifestation du 16 mai et ensuite.

Par un militant de la CGSP-Cheminots

Dans sa préface, Jonas Geirnaert souligne que la prospérité n’a jamais été aussi grande. Cela rend absurde l’argument selon lequel nos pensions seraient impayables. Le problème, c’est la répartition inéquitable de la richesse. Il enterre cette idée fausse qu’il est inévitable de devoir travailler plus longtemps. Il conclut en défendant une approche qui repose sur les besoins et non les profits.

Kim De Witte affirme qu’il existe une ligne rouge entre néolibéralisme et humanisme. Curieusement, il ne parle pas de la ligne de démarcation entre travail et capital, ce qui peut aussi expliquer pourquoi il n’est pas fait mention de la classe ouvrière ou du socialisme. Il préconise toutefois l’organisation du travail en fonction des besoins et l’utilisation des gains de productivité pour réduire le temps de travail. Mais cela n’est pas contextualisé dans la lutte de la classe ouvrière contre le capital.

Kim De Witte a raison de dénoncer le manque de débat sérieux concernant les pensions. Aucun des partis ne s’est présenté aux élections en défendant l’augmentation de l’âge de la pension. Le relèvement de l’âge de la pension va de pair avec une attaque contre la retraite anticipée. Dorénavant, cela ne sera possible qu’à partir de 63 ans et après 42 ans de carrière. Cela exclut de facto les trois quarts des femmes et le quart des hommes, en partie en raison du travail à temps partiel. Pour ceux qui travaillent moins de 104 jours par an, seule la moitié d’une année compte dans le calcul de la durée de leur carrière.

Allemagne et Autriche

En Allemagne, la pension légale est en chute libre depuis les gouvernements rouge-vert de Schröder (1998-2005). Avant cela, elle le montant s’élevait à 70% du revenu moyen, et on s’attend à ce qu’il ne soit plus question que de 4% d’ici 2020. Les gens sont poussés vers le deuxième pilier subventionné (les fonds de pension) et le troisième pilier (les formes personnelles d’épargne-pension). Kim De Witte souligne les liens étroits entre le monde politique et le secteur des assurances. Maschmeyer, le patron d’AWD, par exemple, a financé la campagne électorale de Schröder.

Les caisses de retraite représentent un marché d’un milliard d’euros. Il existe maintenant 16 millions de plans de retraite individuels facultatifs privés (Riester Rente). Entre 2002 et 2016, le gouvernement a subventionné ce projet à hauteur de 34,8 milliards d’euros et, d’ici 2020, ce montant passera à 50 milliards d’euros. Le système public de Sécurité sociale est pillé, et l’épargne-pension ne compense pas cette perte. Les fonds de pension ont également un problème de rentabilité pour les épargnants : le rendement garanti est passé de 4% à 1,75%. Ce faible rendement s’explique en partie en raison des coûts élevés pour les assureurs, qui représentent jusqu’à la moitié des cotisations. C’est presque mieux de mettre son argent dans un bas de laine…

Pour les retraités ordinaires, la situation est souvent désastreuse : le minimum vital ne se monte qu’à 787 euros par mois. Près d’un quart d’entre eux travaillent dans des secteurs à bas salaires, ce qui se traduit également par des retraites médiocres. La forte tendance à l’individualisation et à la privatisation des retraites allemandes ne fait qu’exacerber les problèmes.

L’exemple allemand contraste fortement avec l’autrichien. Il y existe toujours une forte pension légale. En moyenne, un Autrichien touche une pension de 1.820 euros, contre 1.050 euros pour un Allemand. Pour les femmes, cela représente 1.220 et 590 euros.

En 2003, le gouvernement Schüssel des démocrates-chrétiens et de l’extrême droite voulait abolir la retraite anticipée, réduire la pension légale de 38% et pousser les gens vers les assurances privées. Cela a conduit à une résistance massive. Une journée d’action réunissant 300.000 participants (assemblées générales dans les entreprises, blocage des rues, manifestations locales, etc.) a été suivie d’une manifestation nationale et d’une grève générale avec 1 million de participants, la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale. Le mouvement de masse a stoppé l’essentiel de l’attaque. L’extrême droite a ensuite été électoralement punie : le FPÖ de Jörg Haider s’est scindé en deux et, en 2006, il n’atteignait que 4,1%.

Des revendications offensives

Kim De Witte développe quelques revendications offensives : redescendre l’âge de la retraite à 65 ans, la retraite anticipée à 60 ans après 35 ans de carrière, la retraite anticipée à 58 ans pour les professions lourdes ou pour les carrières de 40 ans, une pension minimale équivalente à 75% du salaire moyen, une pension minimale de 1.500 euros (après 40 ans de carrière) et maximale de 3.000 euros,… De Witte plaide en faveur d’une réduction du temps de travail et de l’inclusion complète des (anciennes) périodes équivalentes.

Pour financer tout cela, il propose également d’arrêter et d’inverser partiellement la réduction des cotisations patronales de 16 milliards d’euros par an. À ce stade, De Witte est très prudent, mais il serait logique de subventionner entièrement l’emploi par le biais des services publics et des secteurs clés de l’économie nationalisée.

Comment assurer cela ? Kim De Witte fait référence à l’opposition en Autriche en 2003 et à celle des syndicats polonais contre le relèvement de l’âge de la retraite. Il faut se battre, c’est évident. Toutefois, il n’est pas fait mention de la nécessité d’un plan d’action similaire à celui de 2014 en Belgique. Il aurait pu aborder cette question cruciale plus en détail. Le livre se termine par une belle citation du poète belge Willem Elsschot : ‘‘il n’y a pas de tigre qui puisse résister aux fourmis’’. Les fourmis ont effectivement la force du nombre, mais ce n’est rien sans organisation.

Il s’agit d’un travail bien réalisé qui montre que les pensions sont abordables et qui sape l’argumentaire qui vise à nous faire travailler plus longtemps.

Malheureusement, les attaques contre les pensions des fonctionnaires statutaires ne sont traitées que très brièvement. Les systèmes de bonus préférentiels et leur impact sur l’âge et le montant de la retraite ne sont pas mentionnés. La principale limite du livre est qu’il n’aborde pas la nécessité d’une rupture avec le capitalisme. Dans ce système, les pensions viables ne seront jamais payables, car, après tout, cela entre en conflit avec les profits des capitalistes. Même des pas prudents vers plus de réalisations, comme en Autriche, où le démantèlement des retraites a été encore plus ralenti, sont inacceptables dans la logique du profit.

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