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Comment éviter que la rhétorique martiale et la surenchère militaire ne conduisent à une confrontation directe entre grandes puissances ?

Avril 2018 – Donald Trump: “Tiens-toi prête, Russie, car ils [les missiles] arrivent, beaux, nouveaux et intelligents!”
Avril 1954 – Dwight Eisenhower: “Dites-moi comment tout cela va finir”

Cela fait un an à peine que Donald Trump a été élu président des Etats-Unis mais cela ne l’a pas empêché, par deux fois déjà, d’effrayer le monde entier. En août 2017 en menaçant ‘‘l’homme aux missiles’’ nord-coréen Kim Jong-un avec ‘‘son plus grand et plus puissant bouton nucléaire’’ et une nouvelle fois en avril 2018 en avertissant la Russie que ses missiles ‘‘beaux, nouveaux et intelligents’’ arrivaient. Les grandes puissances ne sont pas tentées par une confrontation directe, l’enjeu est bien trop grand et il manque un soutien social pour pareille aventure. Il n’empêche que la tension monte, que les conflits locaux augmentent et les ripostes aussi. La seule manière de s’opposer à cela est de construire un mouvement anti-guerre international puissant.

Par Eric Byl

Les leaders occidentaux sont conscients du potentiel d’un tel mouvement. Ils se souviennent encore des mobilisations de masse à l’échelle mondiale contre la guerre en Irak en 2003. Cela n’a pas stoppé la guerre. Mais, nous sommes 15 ans plus tard. La démocratisation promise du pays n’est pas venue et le pays nage toujours en plein chaos, tout comme la Somalie (attaquée en 1993), l’Afghanistan (2001) et la Libye (2011). Avec cela à l’esprit, ils ont essayé de diaboliser leurs opposants dans l’opinion publique. Il faut dire que cela aide que Kim Jong-un soit un dictateur et Assad un meurtrier brutal.

Trump, Macron et May ont vendu le tir de 105 missiles sur trois objectifs à proximité de Homs et Damas le 14 avril dernier comme des représailles suite à une attaque aux gaz toxiques la semaine précédente à Douma. Ils accusent les troupes d’Assad et voulaient, avec ces représailles, faire passer le message que l’utilisation d’armes chimiques est la ligne rouge à ne pas franchir. Ils se sont gardés de faire des victimes et surtout pas des russes. Ils prétendent avoir détruit un laboratoire où d’éventuelles armes chimiques sont développées, un bunker et un dépôt d’armes chimiques.

Assad a déjà prouvé qu’il n’était pas très regardant quant à une attaque aux gaz toxiques. Mais il est clair aussi que les Etats-Unis, la France et le Royaume pratiquent le ‘‘deux poids, deux mesures’’. Les Etats-Unis ont eux-mêmes utilisé du phosphore blanc à Mossoul et Raqqa lors des combats contre l’Etat islamique. L’Arabie Saoudite, leur alliée, s’est livrée à un bain de sang au Yémen et a affamé la population. Au conseil de sécurité des Nations Unies, les Etats-Unis ont bloqué une condamnation pour l’implication de tireurs d’élite israéliens contre des Palestiniens désarmés à Gaza.

Assad et ses alliés russes prétendent que les rebelles ont lancé l’attaque aux gaz toxiques. Ce ne serait pas leur premier mensonge. Mais les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ne sont pas trop émus face aux fake news eux non plus. Nous nous souvenons de l’indignation face aux troupes de Saddam Hussein qui, en 1990, lors de leur occupation du Qatar, avaient pillé une maternité. Bush Sr. s’était servi de ce prétexte, en 1991, pour lancer l’opération Tempête du Désert en Irak. Par la suite, il s’est avéré qu’il s’agissait d’une mise en scène. Est-ce à nouveau le cas ? Nous n’en savons rien. Etant donné que Douma était presque reprise, il aurait été vraiment stupide de la part d’Assad d’utiliser des armes chimiques.

La guerre n’est qu’un prolongement de la politique par d’autres moyensLa tentation peut être grande de déclarer la guerre en se servant de politiciens fous et sanguinaires. En réalité, la guerre est la continuité de la politique par d’autres moyens, un reflet des intérêts nationaux et des contradictions de classes tant au niveau national qu’international. Cela peut donner l’impression que les politiciens saisis de démence ou incapables de faire leur job sont remplacés par d’autres ‘‘plus appropriés’’.

La grande récession de 2007-2009 a mené, au niveau mondial, à une énorme offensive des capitalistes contre les conditions de vie et de travail des travailleurs et des jeunes. Après un moment de paralysie, de grands mouvements sociaux ont ensuite émergé dans différents pays. Le mécontentement face à la catastrophe sociale a mené en Tunisie à la révolution du jasmin en 2011. Cela a provoqué une onde de révolutions en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte ont été forcés d’abdiquer. Le mouvement ouvrier ne disposait malheureusement pas d’un parti révolutionnaire prêt à pousser ces révolutions vers le socialisme, ce qui a permis aux anciens régimes de se restaurer après un certain temps.

Contrairement à Moubarak et Ben Ali, Khadafi et Assad disposaient du soutien d’une petite minorité armée jusqu’aux dents, suffisante pour faire s’enliser ces révolutions dans une guerre civile. La Libye a été bombardée par l’OTAN et livrée à des chefs militaires rivaux. Il se serait passé la même chose en Syrie si la Russie, l’Iran et le Hesbollah n’avaient pas maintenu Assad en selle. La Russie veut ainsi maintenir son dernier allié au Moyen Orient et prouver qu’elle reste une puissance militaire malgré sa faiblesse économique. L’Iran veut un corridor de Téhéran à Damas. Le Hesbollah espère se renforcer avec la proximité de son allié iranien.

Pour les régimes sunnites autour de l’Arabie Saoudite, le renforcement de l’Iran est inacceptable, ce qui explique aussi la guerre contre les houthis au Yémen, eux aussi chiites. Un Iran plus fort ne fait pas les affaires de Netanyahu en Israël non plus. Cela lui permet, en outre, de détourner l’attention du scandale de corruption dans lequel il est impliqué. L’affaiblissement d’Assad a servi à Erdogan qui a joué un rôle ambigu dans le conflit contre l’Etat islamique. Tant que l’Etat islamique représentait un danger, les rivalités impérialistes restaient à l’arrière-plan. Même les Kurdes ont été impliqués, dans leur cas comme chair à canon.

La fin de Daesh ne conduit pas à la paix

Maintenant que l’ennemi commun est chassé, toutes les parties impliquées ont essayé de garantir leurs intérêts. Assad en reprenant autant de territoire possible pour devenir incontournable, avec le soutien de la Russie et de l’Iran. La Turquie en négociant le champ libre avec la Russie et Assad pour régler leur compte aux Kurdes du Rojava. Mais la France et le Royaume-Uni, anciennes puissances coloniales de la région, et l’impérialisme américain, qui a perdu en influence au Moyen Orient après la guerre en Irak, ne veulent pas non plus être en reste. Ceci aussi explique la pluie de missiles du 14 avril. De plus, tant Trump que May et Macron peuvent utiliser cet événement de politique extérieure comme diversion face aux problèmes internes dans leur pays respectif.

Ceux qui estiment qu’une période de paix allait débuter après l’Etat islamique se trompent. Sur base capitaliste, il n’existe aucune issue à l’impasse dans la région. La population syrienne est paralysée par la contre-révolution et la guerre. Mais des pays tels que l’Iran, la Turquie et l’Egypte comptent une puissante classe ouvrière. Avec les pauvres et les opprimés de la région et le soutien indispensable du mouvement anti-guerre dans les pays occidentaux, cette force pourrait offrir une issue au cauchemar en Syrie et dans tout le Moyen Orient grâce à un programme socialiste démocratique.

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