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[INTERVIEW] MAI 68, un mois de révolution. Quelles leçons en tirer aujourd’hui ?

Les commémorations des grandes luttes ouvrières du passé sont toujours l’occasion pour la classe dominante de revisiter les événements à sa façon. C’était le cas l’an dernier avec le centenaire de la Révolution russe. Cette année, c’est le cinquantième anniversaire de Mai ’68. Les dossiers, articles et émissions spéciales ne vont pas manquer. Au travers des médias aux mains des capitalistes, l’objectif sera de réduire la plus grande grève générale française à un événement folklorique d’étudiants utopistes. Le PSL organisera une série de meetings / débats en avril et en mai pour tirer les leçons d’un mois révolutionnaire en plein cœur de l’Europe.

Ce sera notamment le cas le 25 avril à Bruxelles, à l’ULB. Nous y inviterons notamment Christian Dehon, un membre du PSL qui était présent à Paris au cours des premières journées de Mai ‘68 et Guy Van Sinoy, qui a assisté à la mobilisation étudiante à l’ULB où il était étudiant. En leur compagnie, nous avons discuté des éléments les plus importants et fondamentaux de Mai ‘68 pour les jeunes et les travailleurs en lutte contre un système en crise et aux inégalités plus profondes que jamais.

Propos recueillis par Nicolas M. (Bruxelles)

L’année 1968 est celle d’une révolte étudiante et ouvrière en France. Mais pas seulement…

Christian : ‘‘L’année 1968 a effectivement eu une réelle dimension mondiale qui ne se résume pas à la Sorbonne. La contestation est alors beaucoup plus large, notamment sur le front de la lutte contre la guerre. Les premières manifestations à Paris prennent d’ailleurs place dans le cadre de la lutte contre la guerre du Vietnam sous le slogan ‘‘A bas l’impérialisme US’’.’’

Guy : ‘‘La guerre était présente tous les jours au journal TV grâce aux nombreux photographes et correspondants de presse envoyés sur place. Les innombrables crimes commis par l’armée US (bombardements massifs avec utilisation fréquente de napalm, de bombes à fragmentation et de défoliants chimiques, les massacres de civils par les GI’s) soulevaient l’indignation. Quotidiennement c’était l’image d’une superpuissance moderne massacrant un peuple pauvre luttant pour son indépendance.’’

On peut aussi parler, entre autres, de la lutte pour les droits civiques aux USA. Martin Luther King est d’ailleurs assassiné le 4 avril 1968. En France, comment le mouvement étudiant se met-il en branle début mai ?

Guy : ‘‘A cette époque, le nombre d’étudiants augmente. Le capitalisme a besoin de cadres et une partie des enfants du baby-boom de l’après-guerre arrive aux études. Mais les infrastructures universitaires ne suivent pas : les logements manquent, de même que les places dans les auditoires et les restaurants universitaires.’’

Christian : ‘‘Le mouvement va aussi reposer sur des revendications exigeant un enseignement moins élitiste et ouvert à tous. Les difficultés que connaissent aujourd’hui les étudiants: coûts des études, ingérence des multinationales dans l’enseignement, c’est précisément cela qui était combattu en 1968.’’

Guy : ‘‘Le contenu des cours est aussi critiqué. Se développe alors la prise de conscience que l’université reproduit les valeurs bourgeoises, les idées du mouvement ouvrier ne sont pas du tout reprises. Par exemple, je me souviens d’un cours, à l’époque, sur la Théorie générale de l’Etat où le prof n’évoquait même pas l’ouvrage de Lénine L’Etat et la révolution.’’

Christian : ‘‘En mai, j’ai saisi l’occasion d’un congé au travail pour rejoindre Paris. Après une première occupation à Nanterre, les étudiants ont subi la répression de la police et des autorités de l’université. Mais la solidarité se renforce parmi les étudiants, qui vont ensuite affronter les CRS pour exiger la libération de leurs camarades. Les slogans se radicalisent et ciblent plus largement la société.’’

Guy : ‘‘Après la nuit des barricades, le 10 mai, le premier ministre Pompidou accèdera aux revendications des étudiants : réouverture de la Sorbonne, départ des forces de l’ordre et libération des étudiants condamnés et emprisonnés. Le mouvement étudiant a ainsi démontré la capacité d’un rapport de forces pour faire reculer le pouvoir.’’

Le mouvement ouvrier entre alors en scène.

Christian : ‘‘Sur place, j’ai expérimenté une ambiance que je n’avais jamais connue. A côté des scènes d’émeutes dans les rues et de la violence de la répression, il y avait beaucoup de débats dans la ville, on discutait largement des événements.’’

Guy : ‘‘Le lundi 13 mai, bon gré malgré, les syndicats, (CGT et CFDT) sont contraints d’organiser une manifestation de protestation contre la violente répression policière des manifestations étudiantes. Il faut dire que 6 ans auparavant, les CRS avaient chargé une manifestation contre la guerre d’Algérie et fait 9 morts. Le 14 mai, la grève avec occupation démarre spontanément dans un chapelet d’usines. Le 13 mai 1968, c’était aussi l’anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Gaulle, imposée par les généraux pendant la guerre Algérie. Durant son mandat, il avait pris une série de mesures contre les travailleurs, notamment les ordonnances sur la sécurité sociale. A l’époque, on travaillait 46 h en moyenne et, dans certaines usines, jusque 54 h. Les salaires avaient été bloqués. Des revendications ouvrières mijotaient depuis lors. Mais il ne faut pas perdre de vue que la CGT a organisé en fait la manif et la grève pour éviter de perdre le contrôle d’un mouvement qu’elle sentait partir. Certainement pas pour lancer la grève générale. Une fois cette dernière lancée, elle a couru après pour essayer de l’arrêter.’’

Christian : ‘‘Le mouvement grandit à une vitesse incroyable : le 16 mai, 50 usines sont occupées. Le 17 mai, il y a 200.00 grévistes. Le 18, ils sont 2 millions. Ils seront jusqu’à 10 millions le 22 mai. Même le Festival de Cannes sera arrêté par le jury en solidarité avec les grèves !’’

Guy : ‘‘A l’époque, le Parti communiste français (PCF), c’est 350.000 membres et la CGT 1,4 million. Leur direction jouera pourtant un rôle de frein. Dans un premier temps, Georges Marchais attaque ‘‘de faux révolutionnaires à démasquer’’. Il dénonce de manière chauvine ‘‘l’anarchiste allemand Cohn-Bendit’’ influencé par le philosophe ‘‘allemand Marcuse qui enseigne aux Etats-Unis’’.’’

En parallèle en Belgique comment le mouvement se déroule ?

Guy : ‘‘Après la nuit des barricades, quelques centaines d’étudiants se rassemblent en Assemblée Libre à l’ULB le 13 mai. Rentrés de Paris où ils étaient allés en délégation (tant que les trains roulaient encore), les étudiants bruxellois témoignent d’un Quartier latin en état de siège. L’auditorium Janson de l’ULB est occupé. Au moment où la grève culmine en France, l’Assemblée Libre au Janson, qui regroupe 1.500 personnes, décide d’occuper les bâtiments centraux, le Conseil d’administration (CA), composé de représentants du patronat à l’époque, fuit par les fenêtres. Le standard téléphonique de l’ULB est occupé, les tracts sont imprimés sur le papier à en-tête du recteur, les murs recouverts d’affiches.

‘‘Les autorités belges craignent de faire intervenir la police comme en France de peur de lancer le même type de mouvement. Mais en Belgique la classe ouvrière ne débraye pas, marquée notamment par les lois antigrèves votées par le Parti socialiste après la grève générale de l’hiver 60-61. Certains militants ouvriers viendront parler à l’université mais, généralement, les étudiants restent isolés. En Belgique aussi, le mouvement étudiant commence à remettre en en cause le contenu des cours. Le noyau à l’ULB se politise très vite dans le mouvement, et moi-même par la même occasion.’’

Christian : ‘‘A l’époque par exemple, les cités universitaires où logent les étudiants ne sont pas mixtes. A l’ULB, les étudiantes vont occuper la cité des garçons et, le 1er juin, le CA change le règlement des cités universitaires en légalisant une situation de fait, c’est une leçon importante de toute cette période : le rapport de forces peut tout changer.’’

Guy : ‘‘Les références à Mai ‘68 vont généralement souligner la révolte étudiante et gommer au maximum la grève générale qui en est en fait l’élément le plus fondamental. Ce mois révolutionnaire va illustrer qu’une révolution est possible dans un pays capitaliste avancé.

‘‘Fin mai, De Gaule disparaît en Allemagne pour s’assurer le soutien de l’armée. Avec le vide du pouvoir qu’il laisse pendant quelques jours, un moment révolutionnaire se concrétise, la bourgeoisie est apeurée et ne réussit pas à imposer ses instruments politiques : elle vacille.

‘‘Ce qui manque alors, c’est une structure de double pouvoir. Des comités de grève existent, bien sûr, dans quelques usines, mais il manque une structuration nationale de ces comités. Bien entendu, le PCF et la CGT y sont opposés. Par la suite, la dissolution de l’Assemblée Nationale et les élections seront saisies par le PCF pour en finir avec les grèves sous prétexte qu’on ne peut organiser le vote sous le régime de grève générale.

‘‘La grande leçon de Mai 68 est que la révolution est possible dans les pays capitalistes avancés, malgré toutes les sottises que journalistes ou sociologues écrivent sur le prétendu ‘‘embourgeoisement’’ du prolétariat. Le capitalisme, de par son fonctionnement, génère tellement d’oppressions et d’exploitation que tôt ou tard la marmite finit par exploser. Reste aux révolutionnaires à saisir cet instant pour l’orienter vers le renversement de la société bourgeoise.’’

Christian : ‘‘Mai ‘68 a illustré la force de la classe ouvrière, mais aussi le fait que sans direction politique claire pour faire avancer le mouvement vers ses conclusions, les occasions disparaissent et la contre révolution s’organise. Mai ‘68 a lancé une génération de rebelles, l’essai révolutionnaire n’a pas été transformé, mais les conditions pour de nouveaux soulèvements sont présents aujourd’hui.

‘‘Assurons-nous de construire ensemble l’organisation politique nécessaire pour balayer le système capitaliste et organiser la réorganisation de la société par la prise du pouvoir par les travailleurs !’’

MEETINGS :  Mai 68 les leçons d’un mois de révolution pour aujourd’hui

ULB

Les Etudiants de Gauche Actifs, le Parti Socialiste de Lutte et la campagne ROSA organisent, à l’occasion du cinquantenaire des événements de mai 68, un grand meeting à l’ULB : Mai 68 en France et en Belgique, les leçons d’un mois de révolution pour aujourd’hui.

Plusieurs orateurs y prendront la parole. Christian Dehon, membre du PSL était présent à Paris en mai 1968 et Guy Van Sinoy, militant FGTB, a participé en tant qu’étudiant à l’occupation de l’ULB pendant 47 jours en mai 1968. A leur côté, Anja Deschoemacker, auteur d’un livre sur la question nationale en Belgique, reviendra quant à elle sur le mouvement en Flandres à cette époque et notamment à Leuven. Brune Goguillon, militante de la campagne ROSA à Bruxelles discutera des questions relatives aux acquis de la libération sexuelle qui prirent place dans le cadre des luttes de masses en 68, à la lumière de la remontée internationale des luttes féministes ou encore du #Metoo aujourd’hui. Pour les Etudiants de Gauche Actifs, Julien Englebert poursuivra notamment avec les nécessaires questions que nous voulons nous poser : quelles leçons pour les luttes actuelles, pour les défis auxquels font face les jeunes et les travailleurs face au système capitaliste en crise, à l’explosion des inégalités. Quelles conclusions pouvons-nous sortir de mai 68 pour la gauche, le mouvement ouvrier et ses organisations telles la France Insoumise.

Bienvenu à toutes et tous le mercredi 25 avril à l’ULB, auditoire H1301 à 19h30.

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UMons

Les Étudiants de Gauche Actifs – Mons et la section montoise du Parti Socialiste de Lutte organisent, à l’occasion du cinquantenaire des événements de mai 68, un meeting à l’UMons : Mai 68 en France et en Belgique, les leçons d’un mois de révolution pour aujourd’hui.

Avec
• Guy Van Sinoy, militant FGTB. Il reviendra sur l’occupation de l’ULB pendant 47 jours en mai 1968 auquel il a participé en tant qu’étudiant.
• Benjamin Dusaussois, responsable des Etudiants de Gauche Actifs – Mons. Il poursuivra notamment avec les leçons que l’on peut tirer de mai 68 pour les luttes actuelles, pour les défis auxquels font face les jeunes et les travailleurs face au système capitaliste en crise, à l’exploitation et aux inégalités.

Mardi 8 mai 18h30, Auditoire hotyat (1er étage), 17 place Waroqué.

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