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Tremblement de terre électoral en Italie

Les élections générales du 4 mars dernier ont provoqué le plus grand bouleversement du paysage politique italien depuis plus de 20 ans. Depuis le scandale de corruption ‘‘mains propres’’ du début des années 90, les partis de l’establishment n’ont jamais été aussi gravement blessés.

Par Christine Thomas, Resistenze Internazionali (CIO-Italie)

Le Parti démocratique (PD) de Renzi a subi une défaite humiliante, arrivant en deuxième position derrière le Mouvement populiste des cinq étoiles (M5S), tandis que la formation de Berlusconi Forza Italia (FI) a été devancée par les populistes de droite de la Lega, dirigés par Matteo Salvini. Sur un taux de participation de 73%, plus de 50% des voix sont allées à des partis anti-establishment, ce qui reflète un rejet clair de la politique traditionnelle et un désir désespéré de changement après des années de corruption, d’austérité et de dévastation économique pour les gens ordinaires.

En l’absence d’un vainqueur clair, des semaines et peut-être des mois d’incertitude sont probables alors que les partis luttent pour former un gouvernement viable.

L’effondrement du vote pour le PD, principal parti de la coalition sortante et favori de la classe capitaliste italienne, a été encore plus grand que ce que les sondages avaient prédit. Dans la Camera (chambre basse), le PD a eu 19% et n’a devancé que de peu la Lega, bien loin des 40% obtenus lors des élections européennes tenues il y a moins de 4 ans. Même sa position dominante dans les ‘‘régions rouges’’ (les anciennes forteresses du parti communiste) dans le centre du pays a été brisée, le PD perdant la région Emilia Romagna au profit du ‘‘centre-droit’’ pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale et ne s’accrochant encore que dans quelques villes comme Bologne et Imola. Suite à une telle défaite écrasante au niveau national, Renzi a été forcé d’annoncer sa démission en tant que leader (bien que cela ne sera effectif qu’après la mise en place d’un nouveau gouvernement).

Economie et politique

Même s’il y a eu une légère reprise de l’économie, après près d’une décennie de récession, le PD n’a pas bénéficié d’un rebond électoral. La croissance est encore plus faible et le chômage plus élevé qu’avant la crise et la plupart des gens de la classe ouvrière et de nombreuses personnes de la classe moyenne n’ont pas ressenti d’amélioration dans leur vie quotidienne. La crise ne connait pas de fin aux yeux de beaucoup. Pendant la campagne électorale, Embraco (qui fait partie de Whirlpool) a annoncé le transfert de la production de Turin vers la Slovaquie, ce qui signifie 500 pertes d’emplois.

La scission du PD, Liberi e Uguali (LeU), qui devait offrir une nouvelle alternative ‘‘de gauche’’, n’a atteint que le seuil électoral de 3%. Cela n’est pas surprenant puisque ses dirigeants ont été associés à toutes les attaques contre la classe ouvrière menées par le PD, à l’image de la ‘‘réforme’’ de la législation du travail qui a facilité le licenciement des travailleurs et de la ‘‘réforme’’ des retraites qui a contraint les travailleurs à travailler plus longtemps. A la veille des élections, Pietro Grasso, le dirigeant de LeU, a montré les vraies couleurs de son parti en annonçant la volonté de LeU de former une coalition post-électorale avec le PD.

Avec plus de 32 % des voix à l’échelle nationale, le Mouvement des cinq étoiles est de loin le plus grand parti. Il a balayé le Sud du pays, qui a été le plus durement touché par la crise économique, en obtenant 40% des voix dans les Pouilles et en Sicile et plus de 50% dans certaines parties de la Campanie, comme Naples. Le M5S s’est particulièrement bien comporté auprès des jeunes (35% des moins de 35 ans ont voté en sa faveur).

Le soutien au M5S est venu à la fois d’anciens électeurs de gauche et de droite qui, lassés de la politique traditionnelle, se sont montrés prêts à ignorer les problèmes internes du parti et la gouvernance chaotique de Rome pour ‘‘essayer quelque chose de différent’’. Cependant, malgré son succès, le M5S ne sera pas en mesure de former un gouvernement majoritaire à lui seul. Terrifiée par la possibilité d’un gouvernement du M5S, la classe dirigeante italienne avait forcé un changement de la loi électorale visant précisément à priver le mouvement d’une majorité. Aujourd’hui, cette même loi électorale a fait en sorte que la classe dirigeante n’a pas de point d’appui politique stable.

Luigi Di Maio, le leader du M5S, a passé ces derniers mois à courtiser les grandes entreprises et à essayer de se présenter comme un futur premier ministre viable et le M5S comme un parti capitaliste fiable, y compris en s’éloignant de l’ancienne position anti-euro et anti Union européenne du mouvement et en s’opposant à un impôt sur la fortune. Il s’est également déclaré ouvert à l’idée d’alliances avec d’autres partis. La question de savoir jusqu’où il pourra aller sur cette voie est une question encore ouverte, car elle va à l’encontre de la raison d’être originelle du M5S – un mouvement forgé en opposition totale à la caste politique pourrie et aux partis traditionnels. Si le M5S décidait de former une coalition avec l’un des autres partis, il est fort probable que le mouvement se briserait, une partie tentant de revenir à ses origines anti-establishment.

Le ‘‘centre-droit’’ s’est imposé comme la plus grande coalition, mais avec 37 % des voix, il lui manque également une majorité. Le changement significatif est que la Lega, virulemment anti-immigrés, est maintenant le plus grand parti de droite, ce qui renverse l’équilibre des forces au sein de la coalition, au détriment de la formation Forza Italia de Berlusconi.

L’immigration

Dans les médias, la question de l’immigration a dominé la campagne électorale et tous les grands partis ont adopté une position ferme. Mais, dans le Nord et de plus en plus dans certaines parties du Centre, c’est la Lega qui en a récolté les bénéfices électoraux. Le parti a vu son soutien électoral augmenter à l’échelle nationale de 4% lors des dernières élections à 18% cette fois-ci (un tiers de ses nouveaux électeurs s’étant auparavant abstenus et un quart étant issus du parti de Berlusconi). Par ailleurs, Fratelli d’Italia, qui fait partie de la coalition et qui puise ses racines dans le MSI fasciste, a triplé son nombre de voix pour atteindre 4,35%. Le ‘‘centre-droit’’ tentera sans aucun doute de convaincre les députés d’autres partis afin de former une majorité. Mais il sera extrêmement difficile de trouver ce qui est nécessaire (plus de 50 sièges), surtout avec Salvini comme candidat au poste de Premier ministre.

Malgré le discours politique anti-immigration et la couverture médiatique sans précédent pour l’organisation néofasciste Casapound, cette dernière n’a obtenu que 0,9% des voix. La fusillade de 6 immigrés par un terroriste d’extrême droite au cours de la campagne électorale a cependant montré les dangers que la politique anti-immigrés alimente. La question de l’antiracisme et de l’antifascisme continuera d’être une question centrale, quel que soit le gouvernement qui émerge de cette situation.

Potere al Popolo / le pouvoir au people !

La formation de gauche nouvellement créée Potere al Popolo (Pouvoir au peuple) n’a pas réussi à atteindre le seuil électoral de 3%. Elle a obtenu 370.000 voix, soit un peu plus de 1 % au niveau national (contre 3 % en 2013 pour les forces ‘‘radicales’’ de gauche). Cela s’explique en partie par le climat de ‘‘vote utile’’ qui a prévalu et qui a affecté toutes les listes plus petites.

Pour un mouvement formé quelques semaines seulement avant les élections et sans une couverture médiatique équivalente à celle des partis (y compris le néo-fasciste Casapound), parvenir à faire élire des candidats n’a jamais été l’objectif principal. Potere al Popolo a été formé par en bas comme une organisation de combat et de campagne par et pour les gens ordinaires, unissant les principaux partis et mouvements sociaux de gauche du pays. Des centaines de réunions tenues dans plus de 100 villes à travers le pays ont attiré des milliers de personnes, surtout des jeunes.

C’est en raison du potentiel que représente Potere al Popolo pour la construction d’une force anticapitaliste de combat que Resistenze Internazionali (section italienne du Comité pour une Internationale Ouvrière), qui lui est affiliée, a participé à sa campagne électorale et a déposé un candidat sur sa liste à Gênes. Il n’est pas certain que cette organisation saisira son potentiel, mais nous continuerons à jouer un rôle au niveau local et national au cours de la période à venir.

A ce stade précoce, il est impossible de dire quel type de gouvernement résultera de cette élection – une coalition de centre-droit dominée par la Lega, une coalition M5S/PD, une alliance entre le M5S et la Lega, une ‘‘grande coalition’’ élargie, un gouvernement technocratique, un gouvernement du président dans le seul but de changer (encore une fois) la loi électorale, ou peut-être de nouvelles élections – tous sont des résultats possibles. Mais ce qui est certain, c’est qu’aucune de ces solutions ne sera en mesure de répondre aux problèmes auxquels font face les travailleurs et la classe moyenne.

La crise économique, politique et sociale du capitalisme italien se poursuivra et la construction d’une alternative anticapitaliste par la lutte est aujourd’hui plus vitale que jamais.

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