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Cameroun : une approche marxiste de la crise anglophone

Question nationale. L’austérité et la répression attisent les tensions

Après la Première guerre mondiale, le territoire de l’ancienne colonie allemande du Kamerun a été mis sous mandat de la Société des Nations et son administration divisée entre la France et le Royaume-Uni. La carte ci-dessus indique grossièrement les frontières de 1961, lorsque la partie méridionale de l’ancien Cameroun britannique, le Southern Cameroons, a été rattachée au Cameroun, qui venait de gagner son indépendance l’année précédente. Ce territoire est depuis lors divisé entre les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Un dossier de Stéphane Delcros

Il y a dix ans éclatait la crise économique. La vie de nombreux jeunes et travailleurs a alors basculé. Pour maintenir le taux de profit de l’élite économique, les politiques néolibérales se sont faites plus brutales. Même là où une relative croissance économique est de retour, elle ne bénéficie qu’à cette même infime minorité. Les inégalités sont croissantes, tout comme la colère massivement ressentie contre l’establishment capitaliste et ses institutions. Les jeunes et les travailleurs n’ont pas quitté le chemin de la lutte, mais ils ont besoin d’une alternative pour aller de l’avant.

Là où des discriminations existent – sur base nationale, ethnique, religieuse, linguistique ou autre -, la colère contre la politique antisociale vient s’ajouter à celle contre les discriminations de leurs droits, à des degrés souvent très divers mais en aucun cas négligeables. La volonté d’autonomie accrue, voire d’indépendance, est alors considérée par une couche grandissante de la population comme une solution aux problèmes de son quotidien. La répression de ces tendances de la part des Etats centraux ne fait que renforcer ce sentiment. A côté de l’exemple de la Catalogne, beaucoup d’autres existent. Cette résurgence de la question nationale et des forces centrifuges est un processus qui puise ses racines dans les contradictions du système capitaliste.

Le PSL est depuis quelques temps en discussion avec un groupe d’expatriés camerounais marxistes. En tant qu’internationalistes, nous sommes bien sûr solidaires des populations qui émigrent dans notre pays. Mais pas seulement : nous nous préoccupons de la situation existante dans leur pays d’origine. Notre parti-frère suédois, par exemple, est également en contact avec des expatriés camerounais et se plonge régulièrement dans l’analyse de la situation au Cameroun et des réponses à défendre, tout en impliquant des expatriés dans les luttes concernant la situation suédoise. Notre combat est un combat politique d’ensemble. L’analyse ci-dessous va nous permettre d’approfondir notre connaissance et nos perspectives sur ce pays, particulièrement au regard de la lutte des populations anglophones.

Après la Deuxième guerre mondiale, le territoire de l’ancienne colonie allemande du Kamerun a été mis sous mandat de la Société des Nations et son administration divisée entre la France et le Royaume-Uni. La carte ci-dessus indique grossièrement les frontières de 1961, lorsque la partie méridionale de l’ancien Cameroun britannique, le Southern Cameroons, a été rattachée au Cameroun, qui venait de gagner son indépendance l’année précédente. Ce territoire est depuis lors divisé entre les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Des mobilisations massives de travailleurs et de pauvres pour davantage d’investissements et de considération ont lieu depuis fin 2016 dans les deux régions anglophones du Cameroun, à l’Ouest du pays. Depuis quelques semaines, la répression brutale et meurtrière de la part de l’Etat camerounais a redoublé, entrainant une hausse du sentiment séparatiste.

Les anglophones, estimés à près de 20% de la population du Cameroun, sont habituellement marginalisés par l’Etat central : sous-représentation dans les institutions, l’administration voire l’éducation, où ils subissent des discriminations linguistiques. Depuis le rattachement de l’ex-Southern Cameroons au Cameroun en 1961, et particulièrement après l’abandon du fédéralisme en 1972, ces populations ont le sentiment d’être des citoyens de seconde zone.

Comme dans de nombreux autres Etats africains, le Fonds Monétaire International met pression pour diminuer les dépenses publiques. Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya a l’habitude d’appliquer avec autorité les politiques néolibérales notamment exigées par les puissances impérialistes européennes. Ça ne l’a d’ailleurs jamais empêché de se servir au passage. Les décennies de coupes budgétaires et de sous-investissement ont créé des pénuries dans tout le pays, particulièrement dans les régions moins importantes aux yeux des autorités, comme l’Extrême-Nord, en proie au terrorisme de factions de Boko Haram.

Une des principales revendications de la lutte des anglophones est l’exigence de davantage d’infrastructures (hôpitaux, routes,…). Ce sous-investissement pour les besoins de la population contraste fortement avec l’accaparement par l’Etat des nombreuses richesses naturelles, notamment issues de l’extraction pétrolière dans le Golfe de Guinée, au large de la région anglophone du Sud-Ouest. Le mouvement pour davantage d’autonomie voire pour la sécession des régions anglophones est indissociable de la lutte contre le sous-investissement et l’austérité budgétaire.

Répression brutale

Dès le début, Paul Biya et les autorités, y compris une partie de l’élite anglophone avec notamment le Premier Ministre Philémon Yang, ont tenté d’imposer le silence au mouvement (coupures d’internet, couvre-feux, fermeture de stations de radio, interdiction de rassemblements de plus de 4 personnes, etc.). Les manifestations sont réprimées dans le sang tandis que des rafles sont organisées dans des villages.
La tension avait augmenté fin de l’été dernier, lorsque des dirigeants du mouvement sécessionniste, réunis devant des assemblées, avaient symboliquement déclaré l’indépendance (1er octobre) de la République d’Ambazonie couvrant ces deux régions. Mais il est difficile d’avoir des rapports exacts de la situation ; les ONG ont été interdites et rares sont les journalistes qui ont pu s’y aventurer. Ce qui est certain, c’est que la répression a déjà entrainé la mort de centaines de personnes et le déplacement d’au moins 40.000 réfugiés au Nigeria voisin.

Les autorités nigérianes, elles aussi confrontées à un important mouvement sécessionniste au Biafra qu’elles répriment sévèrement, collaborent depuis janvier avec les forces camerounaises. Une cinquantaine de dirigeants séparatistes ont ainsi récemment été arrêtés et extradés vers le Cameroun, dont le principal leader Julius Sisuku Ayuk Tabe. En prison, c’est au minimum la torture et potentiellement la mort qui attend les opposants, qui n’ont d’ailleurs plus donné de nouvelles depuis leur arrestation.

Le manque de considération pour les revendications socio-économiques, couplé à l’arrogance et la répression du régime a poussé de plus en plus d’anglophones à se saisir de la cause indépendantiste. Mais le laissez-faire et l’indifférence des partis et figures d’opposition francophone face au droit à l’indépendance, voire leur refus, notamment parmi la gauche, a aussi appuyé cette tendance.

L’absence d’alternative et de perspective politique donne l’espace à Paul Biya et ses amis pour utiliser la division sectaire, pour tenter d’isoler le ‘‘problème anglophone’’. Quand il n’y a rien d’autre à présenter, l’arme de la division est la seule qui reste, à côté de la répression, et Biya en a besoin : il compte bien se faire réélire une 7e fois lors des élections présidentielles fin 2018…

Garantir le droit à l’autodétermination

La seule option pour le mouvement des travailleurs et des pauvres au Cameroun est de s’opposer à chaque forme d’oppression et de division qui serve les intérêts de l’élite dirigeante. Pour éviter que les bolcheviks soient vus juste comme une continuation de la domination Grand Russe sous une autre forme, Lenine avait garanti le droit à l’autodétermination aux nombreuses populations minoritaires dans l’ancien Empire tsariste, y compris jusqu’au droit à la séparation. C’était la seule façon d’assurer l’unité de la classe des travailleurs et des pauvres des communautés opprimées avec la classe des travailleurs et des pauvres du reste de l’ancien Empire. Au Cameroun aussi, comme les bolcheviks, il faudra se comporter en ‘‘démocrates véritables et conséquents’’ afin de souder l’unité des travailleurs et des pauvres dans toutes les régions du pays.

Organiser la lutte et la doter d’instruments

Certaines tentatives d’organisation du mouvement ont mené à davantage de coordination, menant notamment à de réels suivis de l’appel pour des journées ‘‘ville morte’’, forme de grèves du travail généralisées, dans les régions anglophones. Mais ces réussites ne cachent pas le manque général d’organisation et de perspectives pour le mouvement, ce qui pousse aussi différents groupuscules sécessionnistes à user de violence, tuant notamment plusieurs policiers et militaires ces dernières semaines.

Il est crucial que le mouvement de lutte réussisse à organiser son combat, notamment en se dotant des instruments pour canaliser la colère. Des exemples récents ont montré le potentiel en termes d’organisation et de coordination de la lutte, avec des assemblées régulières permettant une implication la plus large possible : Le Balai citoyen au Burkina Faso, Y’en a marre au Sénégal, ou encore Lutte pour le changement (Lucha) en RDC et, plus récemment, Togo Debout qui tente d’organiser la lutte pour une réelle démocratie.

Ces sont des sources d’inspiration, mais elles sont souvent marquées par l’absence ou le manque de volonté de challenger le pouvoir, de se transformer en outil politique doté d’un programme pour un changement profond de la société. C’est ce qui explique que, malgré les luttes exemplaires, au final, l’Ancien régime battu a pu se rétablir, comme au Burkina Faso.

Construire l’unité de classe avec les Camerounais francophones

La population anglophone en lutte aura bien besoin de l’appui des couches les plus combattives de la classe des travailleurs francophone. Cela exige de la direction du mouvement qu’elle garantisse d’ores et déjà des droits pour les minorités en cas de sécession, et construise l’unité de classe : un ‘‘pont’’ unitaire vers la population francophone, également victime du despotisme du clan Biya et de la pauvreté engendrée par l’exploitation capitaliste.

Rompre avec le système et étendre la lutte

Il est important de comprendre qu’une indépendance de l’ex-Southern Cameroons dans le cadre du système d’exploitation capitaliste ne résoudra pas en soi les problèmes. Le système capitaliste est incapable de résoudre une question nationale. C’est pourquoi les travailleurs et les pauvres ne pourront compter sur les élites anglophones qui n’accepteront pas que le combat soit orienté vers ce qui constitue la seule issue favorable : une rupture avec ce système et l’instauration d’une société socialiste démocratiquement gérée par et pour les intérêts des travailleurs et des pauvres.

La lutte courageuse des populations anglophones du Cameroun pourrait alors très vite servir de moteur pour les luttes des populations dans le reste du pays et au Nigeria. Cela pourrait alors être un levier stimulant pour avancer dans la mise sur pieds d’une Confédération d’Etats socialistes démocratiques sur base volontaire du Golfe de Guinée et de la région, comme étape vers un monde débarrassé de la pauvreté, de la politique néolibérale, des pénuries, de la corruption et des divisions et violences sectaires. Un tel changement de système est la base nécessaire pour que les populations organisent elles-mêmes leur futur.

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