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USA. Une approche socialiste du contrôle des armes à feu

17 personnes ont été tuées lors d’une fusillade dans une école de Floride le 14 février dernier. L’incident est loin d’être unique : il y en a presque un par jour aux États-Unis comprenant plus de quatre décès et/ou blessés à la suite de la fusillade. En 2014, 33.954 décès ont été causés par des armes à feu aux États-Unis, parmi lesquels un grand nombre de suicides. Le problème des fusillades dans les écoles a déjà été discuté il y a des années dans le documentaire ‘‘Bowling for Columbine’’ de Michael Moore, en 2002.

L’élément neuf, c’est la riposte de la jeunesse qui s’organise contre la violence contre la violence et les politiciens financés par l’industrie de l’armement et les lobbys qui l’accompagnent. Le 21 février, des manifestations locales ont eu lieu, suivies par d’autres actions : des manifestations étudiantes sont prévues le 14 mars et une marche nationale contre la violence à l’école à Washington aura lieu le 24 mars. L’effet de la protestation de masse contre Trump n’a clairement pas disparu et établit une tradition de protestation politique de la jeunesse.

L’industrie de l’armement est importante aux États-Unis. On estime à plus de 300 millions le nombre d’armes en circulation dans ce pays pour une population de 320 millions d’habitants. Au cours des dernières années, le secteur a connu une forte croissance : la production a augmenté de 158% en dix ans et le nombre d’emplois dans le secteur a doublé pour atteindre plus de 300.000 emplois.

L’article suivant a été écrit par Tom Crean, qui figure parmi nos camarades de Socialist Alternative. Ce texte avait initialement été rédigé à la suite de la tuerie de l’école de Sandy Hook en décembre 2012, lors de laquelle un jeune homme avait massacré 20 enfants et 6 de leurs maîtresses, après avoir également abattu sa propre mère et avant de se suicider lui-même. Cet article avait été rédigé pour servir de base de discussion pour un débat au sein du Comité exécutif national de Socialist Alternative. Après discussion, le texte a été amendé et publié ensuite en tant que position officielle de l’organisation.


Les politiciens libéraux appellent à plus de restrictions sur le port des armes. Même l’Association nationale des armes à feu (NRA), le tout-puissant lobby des fabricants et vendeurs d’armes (qui regroupe aussi de nombreux « usagers »), a récemment accepté que des limitations soient placées sur la vente des chargeurs de mitrailleuses qui permettent à des meurtriers comme Stephen Paddock, l’auteur de la tuerie de Las Vegas, de transformer un simple fusil en une véritable machine à tuer, capable de projeter plus d’un millier de balles sur une foule en à peine dix minutes.

Si les tueries de masse sont évidemment le genre d’événement qui attire le plus d’attention et suscite le plus d’horreur, ces actes, aussi terribles soient-ils, ne comptent toutefois que pour une infime fraction du nombre de morts par balles aux États-Unis. Un rapport récemment publié révèle en effet que plus de citoyens des États-Unis sont morts victimes des armes à feu dans leur propre pays au cours des 50 dernières années qu’au cours de toutes les guerres auxquelles ont participé les États-Unis partout dans le monde depuis leur indépendance !

La question que nous nous posons est donc de savoir si une telle situation, où la société est virtuellement submergée par le nombre d’armes à feu en circulation, est intéressante pour la classe des travailleurs. Nous voulons également dans cet article expliquer pourquoi nous nous opposons tant au « droit de se défendre par les armes » défendu par la droite qu’aux propositions de restreindre le port d’arme défendues par les libéraux.

Nous devons également remarquer que malgré toutes ces horribles tueries de masse qui tendent à battre des records (celle de Las Vegas était la plus meurtrière tuerie commise par un homme seul de l’histoire des États-Unis et celle de Sutherland Springs était la plus meurtrière perpétrée dans un lieu de culte), on ne voit finalement que peu de gens défendre les restrictions au port d’arme à feu. Un sondage mené en octobre 2017 révélait qu’à peine 64 % de la population était pour plus de restrictions (une hausse d’à peine 3 % sur les dernières années). De plus, très peu de gens soutiennent une interdiction totale et parmi les 64 % de personnes qui se déclarent en faveur de plus de mesures, les avis divergent fortement sur les mesures à prendre ou non.

En fait, quand on regarde l’évolution à long terme, au cours des 20 dernières années par exemple, on se rend compte que la tendance dans l’opinion publique va en sens inverse : selon un sondage réalisé par Gallup, alors que seule 57 % de la population était pour l’interdiction de la vente libre de fusils d’assaut en 1996, cette proportion a diminué à 46 % en 2012 et à 36 % en 2016.

Parmi les mesures de restriction qui sont toutefois soutenues par une grande partie de la population, on peut citer un examen du vécu de la personne (casier judiciaire, etc.) ; la plupart des gens s’accordent aussi à dire que les personnes souffrant de maladies mentales et certaines personnes inscrites sur des listes noires gouvernementales ne devraient pas y avoir accès ; enfin, la majorité de la population convient aussi de la nécessité de mettre en place une base de données des ventes d’armes centralisée au niveau nationale.

Alors que la polarisation politique ne cesse de s’intensifier aux États-Unis, le « droit à une arme » est aujourd’hui devenu un véritable enjeu politique. Il est également clair que les arguments des libéraux, qui se prononcent en faveur de mesures de restriction beaucoup plus strictes pour le port d’arme, échouent à convaincre une grande partie de la population. C’est sans doute malheureux, mais il faut bien reconnaître que l’argument de la NRA, selon lequel « la meilleure manière d’empêcher les criminels et les fous de tuer les simples citoyens, est d’armer les simples citoyens » a clairement eu bien plus de succès parmi toute une couche de la population (un argument d’ailleurs repris par Donald Trump avec sa proposition d’armer les enseignants eux-mêmes, NDT) : ce fait doit absolument être pris en compte par la gauche si elle veut pouvoir formuler une position appropriée quant à la meilleure manière de combattre l’épidémie de violence armée dans notre société.

Quelle position adopter suite aux tueries dans les écoles aux États-Unis ? La restriction du port d’arme est-elle la solution à la violence des armes ?

(article de 2012)

Le meurtre de 20 élèves de CP1 et de 7 adultes à l’école primaire de Newtown, Connecticut, en décembre 2012 par un jeune homme mentalement dérangé a réouvert le débat sur le contrôle des ventes d’armes à feu aux États-Unis. C’est ainsi que l’administration Obama a annoncé en janvier 2013 vouloir mettre en place des mesures qui rendraient obligatoire un examen du vécu pour toute personne désireuse d’acheter une arme, l’interdiction de la vente d’armes de guerre du type armes semi-automatiques, et des restrictions sur les chargeurs de plus de 10 balles. Cette proposition de mesures fort limitées visant à restreindre le port d’arme a été vertement décriée par l’Association nationale des armes à feu (NRA), même si certains sondages indiquent qu’une part croissante de la population serait en faveur de telles mesures.

Néanmoins, les tentatives de renforcer les lois sur le port d’arme au niveau fédéral sont maintenant bel et bien mortes, puisque le projet de loi d’examen du vécu de l’acheteur d’armes n’a pas pu obtenir les 60 voix requises au Sénat pour éviter l’obstruction – quand bien même cela peut sembler étrange dans un pays où cette proposition serait soutenue par près de 90 % de la population. Il faut cependant insister sur le fait que ce vote et l’abandon temporaire de ce projet de loi ne signifient pas que le débat sur le contrôle des armes est terminé. D’autres mesures ont été votées et appliquées au niveau régional, tandis que le débat sera forcément relancé par les prochaines tueries qui surviendront encore à l’avenir puisque cela semble inévitable à l’heure actuelle. Il est également clair qu’une importante fraction de la classe dirigeante désire, – pour des raisons qui lui sont propres –, mettre au pas le syndicat des armes.

En tant qu’organisation marxiste devenant de plus en plus connue au niveau national et international, il est important que nous puissions adopter une position claire au sein de ce débat. Pour ce faire, il nous faut tout d’abord nous pencher sur le contexte historique du « droit à se défendre par les armes » et des mesures de contrôle sur les armes aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Il nous faut analyser les causes complexes qui expliquent l’énorme niveau de violence armée dans la société états-unienne. Nous devons également comprendre les motivations réelles derrière les arguments des deux camps bourgeois qui s’opposent sur cette question – celui qui veut plus d’armes en circulation et celui qui en veut moins. Ce n’est qu’ensuite que nous pourrons envisager des revendications et des solutions socialistes à ce fléau.

L’aspect fondamental de notre questionnement est sans doute de nous poser ces deux questions :

  1. le fait d’armer une grande partie de la population états-unienne, dans le contexte du 21e siècle et au vu de l’idéologie individualiste réactionnaire qui promeut cet armement, est-il ou non un avantage pour la classe des travailleurs ?
  2. Comment réagir dans une situation où l’État a de plus en plus de pouvoirs, ce qui représente clairement une menace pour toute couche de la société états-unienne qui déciderait de s’opposer aux dictats de la classe dirigeante ?

Il est évident qu’on ne peut trouver une réponse à ces deux questions hautement complexes en quelques phrases désinvoltes.

Le contexte historique

Selon le Deuxième Amendement de la Constitution des États-Unis, « Une milice bien organisée étant nécessaire pour la sécurité d’un État libre, il ne sera pas contrevenu au droit du peuple à détenir et à porter des armes ». Le contexte de cet amendement, qui date de l’année 1791, était celui de la guerre d’indépendance révolutionnaire que les Treize Colonies qui allaient ensuite former les États-Unis d’Amérique ont menée contre la Grande-Bretagne. À l’époque, les Pères fondateurs des États-Unis étaient convaincus que la lutte contre la Couronne britannique n’était certainement pas terminée – comme l’histoire l’a d’ailleurs prouvé plus tard, lorsque les Britanniques ont pris et incendié la ville de Washington lors de la guerre anglo-américaine de 1812. Il y avait alors une forte opposition à l’idée d’une armée de métier, vu l’expérience historique de l’Europe et la récente expérience de l’armée britannique. Les armées de métier étaient correctement identifiées par les révolutionnaires américains comme autant d’instruments de répression entre les mains des tyrans.

Par conséquent, dans la jeune république américaine, une large couche de la population blanche masculine était armée, principalement pour des raisons militaires. Il n’était évidemment pas question pour la classe dirigeante d’autoriser les Noirs, libres ou esclaves, à porter des armes. De nombreux États exigeaient des propriétaires d’armes qu’ils se fassent inscrire, et interdisaient le port d’armes dissimulées (c’est-à-dire que toute personne portant une arme devait afficher cette arme en permanence en la portant à sa ceinture, on ne pouvait pas la garder cachée dans la poche de sa veste par exemple).

De manière générale donc, le Deuxième Amendement et la Déclaration des droits dont elle fait partie font bel et bien partie intégrante de l’héritage progressiste de la révolution bourgeoise américaine contre le féodalisme britannique. Mais au fur et à mesure du développement du capitalisme, la question du contrôle des armes est devenue inséparable de la lutte de classe du Capital contre le Travail, et notamment du désir de la classe dirigeante de maintenir soumise la population afro-américaine.

Il y a eu, au cours de l’histoire des États-Unis, de nombreux exemples d’horribles massacres de travailleurs en lutte pour leurs droits. En 1914, durant une grève des mineurs dans le Colorado, 21 hommes, femmes et enfants ont été tués à Ludlow par la milice étatique armée de mitrailleuses. En 1937, la police a ouvert le feu à Chicago sur une marche pacifique de travailleurs de l’acier et leurs familles : dix travailleurs ont été tués et 40 blessés – tous par des balles tirées dans leur dos.

D’un autre côté, il y a également eu de nombreux cas de travailleurs qui se sont armés pour organiser leur autodéfense face aux attaques de l’État et/ou des badauds engagés par leurs patrons afin de briser leurs grèves. Dans les années 1880, le mouvement ouvrier de Chicago (Nord), très militant (notamment parce qu’il comptait alors de nombreux membres originaires d’Allemagne où le Parti socialiste était alors très fort et combattif), a été jusqu’à créer une milice ouvrière. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de quelque chose relégué à un lointain passé. Encore dans les années 1970, certaines grèves de mineurs se sont armées pour organiser leur autodéfense.

De même, pendant le grand mouvement pour les droits civiques des années 1960, l’organisation des Diacres pour la défense et la justice a été formée en Louisiane (Sud) par d’anciens combattants noirs pour protéger les militants des droits civiques contre les attaques des forces étatiques et des associations d’extrême-droite comme le Ku Klux Klan. Cette organisation a été très efficace et a joué un important rôle auxiliaire pour les mouvements de masse qui étaient au cœur de la lutte.

Le parti des Panthères noires (BPP, Black Panther Party) pour l’autodéfense a poursuivi cette tradition, même si son expérience a aussi démontré les conséquences fatales d’une approche d’« ultragauche » sur cette question. Au début, certaines actions menées par les Panthères noires ont bel et bien permis de démasquer au grand jour la véritable nature de la police, ce qui a donné le courage à de nombreuses personnes de se lever pour résister à l’État. Sur le plan politique, les Panthères noires avaient généralement raison d’appeler à une révolution et à l’autodéfense et de s’opposer au pacifisme ; elles ont d’ailleurs mené à bien des actions défensives qui étaient comprises par de plus larges couches (non encore révolutionnaires) de la communauté noire et de la classe des travailleurs comme des actes concrets de résistance contre les attaques violentes des forces racistes.

Cependant, le fait que leurs militants posent en permanence avec leurs armes, même si cela pouvait attirer une minorité de jeunes noirs révolutionnaires, était une grave erreur qui a contribué à isoler les Panthères noires des larges couches de la classe des travailleurs, qui, si elles les considéraient avec sympathie, n’étaient pas prêtes à rejoindre une organisation révolutionnaire explicitement armée. Tout ceci a facilité la tâche à l’État capitaliste qui a pu briser cette organisation en recourant à sa même violence habituelle.

D’importants militants comme Huey Newton et Bobby Seale qui dirigeaient le mouvement ont, bien après, admis s’être trompés. Comme Huey Newton l’écrit dans son livre Le suicide révolutionnaire : « Nous avons bientôt découvert que les armes et les uniformes que nous portions nous mettaient à part de la communauté. Nous étions considérés comme un groupe militaire ad hoc, agissant hors du tissu communautaire, trop radical pour en faire partie. Peut-être que la tactique que nous employions à l’époque était trop extrême ; peut-être que nous mettions trop l’accent sur l’action militaire ».

Même dans une situation ouvertement révolutionnaire, l’enjeu fondamental n’est pas la mobilisation militaire mais bien la mobilisation politique de la classe des travailleurs et de tous les opprimés à partir d’un appel défensif et démocratique de résister afin de vaincre toute tentative de la part de l’élite dirigeante, peu nombreuse malgré ses immenses richesses, de recourir à la violence pour soumettre la majorité. C’est précisément ce qui a été réalisé par les bolchéviks en octobre 1917, lors de la révolution la plus démocratique de l’histoire. Les bolchéviks avaient émis un appel de classe envers les simples soldats de l’armée de l’empereur, neutralisant du même coup les forces de l’ancien État qui ne pouvait plus les employer en tant qu’arme au service de son régime autocratique.

Bien entendu, l’histoire est remplie d’exemples négatifs, lors desquels la classe des travailleurs a manqué d’une direction suffisamment déterminée pour faire face à la menace que posait l’ancien régime, qui a alors pu librement déchaîner sa violence contre-révolutionnaire. Les tentatives d’aventuriers qui ont « pris le pouvoir » de façon prématurée au nom de la « révolution » ont elles aussi mené à des défaites sanglantes pour la population.

La classe dirigeante cherche toujours à décrire ses adversaires comme des gens violents. Les marxistes ont justement la tâche de démontrer à la masse de la population que la principale source de la violence dans la société moderne est le capitalisme et la classe capitaliste dominante. Cela est particulièrement vrai aux États-Unis, où la classe dirigeante a pour habitude d’organiser elle-même toute une série d’interventions impérialistes sanglantes partout dans le monde afin de défendre le règne du profit.

C’est dans ce contexte que nous devons envisager le contrôle sur les armes. Les tentatives de restreindre le port d’arme par la population font partie de l’histoire des États-Unis comme des autres sociétés capitalistes. En Europe, la classe dirigeante a fait de grands efforts pour désarmer les forces révolutionnaires et prolétariennes à la suite des troubles révolutionnaires de 1848, et plus tard pour désarmer la Résistance après la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’elle avait vaillamment combattu les nazis pendant que les capitalistes avaient pris la fuite ou collaboraient avec l’occupant.

De manière générale, quels que soient les prétextes employés à ce moment-là, la plupart des tentatives de contrôle des armes ont été au moins en partie motivées par le désir de la classe dirigeante de désarmer ses potentiels adversaires, dont le plus important est la classe des travailleurs. C’est ainsi que la Loi Mulford, votée en Californie en 1967 et dont l’objet était d’interdire le port en public d’une arme à feu chargée, était une réponse directe à l’émergence des Panthères noires. La Loi fédérale de 1968 sur le contrôle des armes était elle aussi en partie motivée par la crainte de voir la population noire prendre les armes, surtout après les troubles de 1967.

Les marxistes se sont toujours opposés à ces tentatives de la classe capitaliste de s’assurer le monopole des armes et de la violence. Nous nous opposons à l’idée selon laquelle l’État seul devrait être armé, en tant qu’arbitre « neutre » entre les classes. En effet, toute l’expérience historique montre encore et encore que les forces armées au service de l’État ne sont pas neutres, mais servent uniquement les intérêts de la classe dirigeante.

La police, toujours au service du peuple. Ou pas. Comment le débat sur le port d’arme a changé de nature

Pendant la plus grande partie du 20e siècle, les mesures visant à contrôler les armes au niveau fédéral avaient le soutien des Démocrates comme des Républicains. Mais après la défaite de l’aile radicale du mouvement des droits civiques, l’effondrement du stalinisme, l’affaiblissement drastique du mouvement ouvrier et de toute véritable menace interne au règne du capitalisme étasunien, la classe dirigeante a commencé à se désintéresser de l’idée de désarmer ses adversaires potentiels.

On a pu voir ce revirement dès la présidence de Ronald Reagan (au pouvoir de 1981 à 1989), avec le développement de la « Nouvelle Droite », pour qui toute restriction au « droit de porter une arme » était une atteinte au Deuxième Amendement. Cela faisait partie d’une évolution plus générale du Parti républicain, qui amorçait alors son tournant vers une approche plus populiste et plus orientée vers la religion.

L’enjeu du port d’arme s’est retrouvé lié au populisme de droite et aux discours de « lutte contre la criminalité » avec des arguments au racisme à peine voilé pour mobiliser certaines couches de la classe des travailleurs et de la classe moyenne blanches. L’objectif des Républicains ce faisant était de se doter d’une base électorale et politique plus large pour pouvoir en même temps rendre plus acceptable leur programme capitaliste néolibéral dont le caractère se faisait de plus en plus agressif.

La NRA a vu ses pouvoirs s’accroitre. Malgré quelques déconvenues comme l’interdiction de la vente de fusils d’assaut entre 1994 et 2004, son influence a continué à s’accroitre. Aux niveaux local et régional, elle a connu toute une série de petites victoires en vue de la suppression des restrictions au « droit » de porter des armes dissimulées. Ainsi, selon David Frum du journal L’Atlantique, « Depuis la tuerie de Newtown, une vingtaine d’États ont étendu le droit de porter des armes à des lieux où elles étaient jusque là interdites : bars, églises, écoles, universités, etc. » Même si nous ne sommes pas d’avis que ce que les Pères fondateurs avaient à l’esprit lorsqu’ils ont rédigé la Déclaration des droits en 1789 représente forcément un argument encore à l’heure actuelle, il nous semble toutefois intéressant de souligner que ces mêmes Pères fondateurs n’auraient jamais autorisé le port d’armes dissimulées dans des bars !

D’où la NRA tire-t-elle donc son importance, quels sont les facteurs à l’origine de cette campagne contre les mesures de contrôle sur les armes à feu ?

Tout d’abord, il est évident que la NRA dispose de moyens conséquents. Il s’agit en effet du syndicat d’une industrie incroyablement profitable, dont les ventes en 2012 ont été estimées par le Washington Post à 12 milliards de dollars (6000 milliards de FCFA), avec près d’un milliard de dollars de profits (500 milliards de FCFA). En 2015, ces ventes s’étaient élevées à 13,5 milliards de dollars, tandis que les profits connaissaient une hausse de 50 %, à 1,5 milliard de dollars. À la suite de la tuerie de Newtown, il a été révélé que Cerberus Capital, une des plus importantes sociétés d’investissement de Wall Street, détenait le Groupe « Liberté », qui est le fabricant du fusil utilisé par le tueur lors de ce massacre, le fusil d’assaut Bushmaster 15 (« Maitre de la brousse »). Les fabricants ne sont pas les seuls à se faire beaucoup d’argent grâce à la vente des armes : le plus grand revendeur d’armes à feu et de munitions aux États-Unis aujourd’hui n’est autre que la chaine de supermarchés Walmart !

Mais la NRA est aussi poussée par une idéologie libertaire de droite qui promeut une version d’individualisme particulièrement réactionnaire. Ce point de vue se combine avec le mythe selon lequel sans un héros, un citoyen armé (et à peau blanche bien entendu), la Constitution risque à tout moment d’être renversée pour être remplacée par une tyrannie.

Certes, il est vrai que l’État a connu un énorme accroissement de ses pouvoirs au cours des dernières années, justifiant le renforcement de son arsenal sécuritaire d’abord par sa soi-disant « guerre contre la drogue », puis par sa soi-disant « guerre contre le terrorisme », violant au passage les clauses du Quatrième Amendement de la Constitution destinées à protéger le citoyen contre toute « fouille ou confiscation déraisonnable ». Ce n’est pas un hasard si les ventes d’armes sont devenues encore plus importantes depuis qu’Obama a pris le pouvoir en 2008, et se sont encore élevées après que le même Obama, suite à la tuerie de Newtown, ait annoncé vouloir faire du contrôle des armes une priorité.

Comme nous l’avons fait remarquer, si le score obtenu par Obama pour sa réélection en 2012 restait élevé, il ne pouvait être considéré comme remarquable. Parmi les électeurs du Parti républicain, une grande partie a été influencée par les fantasmagories de l’extrême-droite, notamment par l’idée selon laquelle Obama serait une sorte de tyran pro-musulman communiste et anti-américain. Il semble que les milices de droite et autres groupes d’extrême-droite connaissent une croissance depuis 2008, même si aucun de ces groupes ne dispose encore d’une audience de masse. Le Tea Party a beaucoup joué dans cette évolution, même si lui-même a subi un revers à partir de 2011.

En réalité, la NRA est elle-même une des plus grandes organisations de droite dans le pays, disposant d’une base de masse : en 2010, elle affirmait avoir 4,3 millions de membres, 5 millions en 2017. Elle sert aujourd’hui à promouvoir les intérêts de l’industrie de l’armement et à mobiliser pour le « droit à porter une arme », cet enjeu étant, tout comme l’immigration et le droit à l’avortement, un de ceux que la classe dirigeante utilise afin de diviser la population et de rallier à sa cause une section de la population à son programme antisocial.

Mais il nous faut être conscients que si de nos jours la NRA et ses soutiens se contentent de promouvoir le droit à porter des armes pour des individus sans véritablement encourager la formation de milices, dans un futur proche, une importante partie de sa base fortement armée et entrainée pourrait facilement être transformée en une force ouvertement contrerévolutionnaire destinée à terroriser les militants de gauche, les travailleurs en lutte, les personnes de couleur, les immigrés, les personnes homosexuelles, etc. en tant que force paramilitaire au service de l’État capitaliste.

La violence armée aux États-Unis aujourd’hui

Il nous faut également nous pencher sur les caractéristiques et causes particulières du niveau extrêmement élevé de violence armée dans la société étasunienne.

On estime à pas moins de 300 millions le nombre d’armes à feu détenues aux États-Unis par des citoyens qui en sont les propriétaires légaux. En 2004, il y a eu dans ce même pays un taux de 5,5 homicides pour 100.000 habitants, un nombre trois fois plus élevé qu’au Canada (1,9 homicides par 100.000 habitants par an) ou six fois plus élevé qu’en Allemagne. Pour ne citer que l’association Occuper la NRA, une branche du mouvement Occuper Wall Street, « Les États-Unis représentent à peine 5 % de la population mondiale, mais détiennent la moitié de l’ensemble des armes à feu en circulation dans le monde, et comptent à eux seuls pour 80 % des décès par balles des 23 pays les plus riches du monde ».

Il faut cependant reconnaître que le taux d’homicides a fortement diminué depuis les années 1990. En 2009, le taux d’homicides était à son niveau le plus bas depuis 1964, la moitié de son niveau des années 1980. Même si nous pouvons nous féliciter de cela, le nombre de morts violentes reste ahurissant : 13.000 tués par balles pour la seule année 2015, sans compter toutes les autres personnes assassinées au couteau, etc. Au Japon, le nombre de personnes tuées par balles la même année était de 1.

Le taux d’homicides a pratiquement doublé de 1965 à 1980. À 1980, il était de 10,2 personnes tuées par 100.000 habitants, avant de diminuer à 7,9 tués par 100.000 habitants en 1984. Il est de nouveau monté dans les années 1991, avec un pic à 9,8 tués par 100.000 habitants en 1991. De 1992 à 2000, le nombre d’homicides avait fortement diminué, mais il est de nouveau en hausse partout dans le pays et ce, de façon particulièrement dramatique dans certaines villes telles que Chicago. Et bien que les taux d’homicides soient aujourd’hui revenus à leur niveau des années 1960, le taux de criminalité violente (qui fait intervenir un grand nombre d’armes) reste à un niveau bien plus élevé que ce qu’il était il y a 50 ans.

Si l’attention des médias se focalise principalement sur des tueries comme celle de l’université Virginia Tech à Aurora, la violence armée reste essentiellement concentrée dans les quartiers pauvres des grandes villes, où la plupart des victimes sont des personnes de couleur et pauvres. L’exemple le plus extrême est sans doute celui de la Nouvelle-Orléans (Sud), où le taux d’homicides en 2004 était de 52 personnes tuées pour 100.000 habitants, soit dix fois la moyenne nationale.

La ville de Chicago a récemment connu une forte hausse de la violence armée. Mais, comme l’a fait remarquer le New York Times, sur plus de 500 personnes tuées en 2012 à Chicago, plus de 400 l’ont été dans seulement la moitié des 23 arrondissements de police de la ville, soit les quartiers Sud et Ouest de la ville.

Les personnes qui s’opposent au contrôle des armes affirment que la forte baisse du taux d’homicides démontre que le taux de violence n’est pas lié au nombre d’armes en circulation ni à la sévérité des réglementations. D’un autre côté, des partisans du contrôle des armes comme l’ancien maire de New York, M. Mike Bloomberg, affirment quant à eux que si le nombre d’homicides dans sa ville a atteint son point le plus bas en 50 ans (334 personnes tuées à New York en 2016, contre 2245 en 1989), cela démontre plutôt l’efficacité d’une force de police devenue beaucoup plus agressive et des mesures prises pour interdire le port d’arme dans les lieux publics.

En réalité, le contrôle des armes est bien plus strict dans la plupart des grands centres villes qu’il ne l’est dans les banlieues et les zones rurales. D’autre part, si la présence policière massive dans les quartiers pauvres a certainement eu un effet, cela s’est fait aux dépens de la population, contrainte de vivre dans des mini-États policiers où la police oppresse systématiquement les jeunes hommes, en parallèle à la construction à l’échelle nationale d’un véritable « archipel du goulag » à l’américaine.

Mais il y a clairement d’autres raisons pour la baisse du taux d’homicide, dont la fin de l’épidémie de crack des années 1980. Un facteur plus récent a été l’amélioration de la médecine d’urgence, qui a grandement amélioré les chances de survie des personnes blessées par balles. À ce propos, nous aimerions citer en long et en large un article du Wall Street Journal en date du 8 décembre 2012, qui démontre bien ce point essentiel : l’épidémie de violence est en réalité toujours aussi endémique dans la société états-unienne : « Le nombre d’homicides aux États-Unis diminue depuis vingt ans, mais le pays est toujours aussi violent. »

Les criminologues qui attribuent la baisse du nombre de meurtres au fait que la police serait plus efficace et la population vieillissante pour dépeindre l’image d’une nation de plus en plus calme oublient souvent cette simple donnée : le nombre de personnes traitées dans les hôpitaux pour blessures par balles s’est accru de 50 % entre 2001 et 2011. Si les importants progrès qu’a connu la médecine ces dernières années n’explique sans doute pas à lui seul la baisse du taux d’homicides, tous les experts s’accordent à dire qu’ils jouent néanmoins un rôle très important.

Les médecins urgentistes chargés de soigner les personnes ayant subi des attaques par balles ou au couteau disent que de plus en plus de gens survivent aujourd’hui à leurs blessures en raison de la création de nombreux nouveaux centres hospitaliers de traumatologie spécialisés dans le traitement des blessures graves, du recours de plus en plus fréquent à des hélicoptères pour amener les patients à l’hôpital, d’une meilleure formation des secouristes, ainsi que de l’expérience acquise sur les champs de bataille d’Iraq et d’Afghanistan ».

En gros donc, le nombre de blessés par balles continue à augmenter, mais les gens meurent moins facilement de leurs blessures qu’avant. Et la violence est toujours aussi omniprésente.

Pourquoi la société étasunienne est-elle si violente ?

Il est impossible de mettre en évidence un seul facteur qui expliquerait à lui seul le niveau particulièrement élevé de la violence aux États-Unis. Il est clair que le fait que les États-Unis sont le pays le plus inégalitaire de tous les pays capitalistes « développés » doit jouer un rôle majeur. Rappelons au passage que les États-Unis ont un taux de pauvreté plus élevé (17 % en 2002) que les 22 autres pays développés membres de l’OCDE. Le taux d’inégalité contribue en effet directement au sentiment d’aliénation ressenti par la masse de la population. Mais les énormes inégalités des États-Unis sont aussi la conséquence des conditions spécifiques du développement du capitalisme étasunien.

Remarquons d’abord que la société états-unienne a été plongée dans la violence dès sa naissance. Historiquement, les États-Unis ont été un pays de pionniers, où la campagne sanglante destinée à arracher leurs terres aux peuples autochtones et qui a duré jusqu’à la fin du 19e siècle a impliqué l’armement d’une grande partie de la population.

Plus important encore, il y a l’héritage de l’esclavage et la répression violente permanente des communautés afro-américaines, qui perdure encore aujourd’hui. La « guerre contre la drogue » des années 1970 n’était qu’une tentative de plus de criminaliser et d’opprimer la jeunesse noire, considérée par l’État comme la couche la plus radicale de la société, tout en constituant une stratégie électorale et politique pour entretenir le racisme malgré la fin officielle de la ségrégation légale, à la même époque.

C’est ainsi que les États-Unis sont un des pays qui comptent le plus de prisonniers au monde, ce qui est en soi également une importante source de violence, quand des centaines de milliers de consommateurs ou trafiquants de drogues inoffensifs intègrent le monde extrêmement violent de la prison pour un certain nombre d’années, avant d’en ressortir en voyant leurs droits de citoyen fortement diminués et encore plus socialement aliénés qu’ils ne l’étaient avant d’arriver en prison.

Dans certaines localités qui comptent parmi les plus déprimées des États-Unis, on voit une combinaison toxique formée d’une pauvreté systématique, d’une aliénation de masse et d’une féroce répression étatique. La violence en est la conséquence inévitable. Le fait qu’il soit si facile de se procurer une arme contribue-t-il à cette violence ? Cela ne fait aucun doute, mais il ne s’agit pas de la cause fondamentale.

Et même si des petites villes plus aisées comme Newtown connaissent une dynamique sociale fort différente, il reste indéniable que l’anxiété causée par l’incertitude économique et l’aliénation sociale généralisée est omniprésente dans la société états-unienne. Et il semble bien que l’aliénation est encore pire pour les jeunes qui grandissent dans des banlieues résidentielles de villas individuelles qui ne comptent aucun espace de rencontre, parc public, etc. C’est ainsi qu’un auteur d’une étude sur les « fusillades sauvages » aux États-Unis faisait remarquer que « depuis 1970, on n’a connu dans tout le pays qu’un seul cas de fusillade sauvage dans une école située dans un centre-ville » (The Nation, 19 décembre 2012).

Il faut également ajouter la forte déficience de notre système de santé mentale, conséquence inévitable d’un système de soins de santé où tout est laissé au profit tandis que les budgets des services sociaux et des hôpitaux publics sont systématiquement rabotés. Ces facteurs ne font qu’allonger la série des massacres.

L’impérialisme états-unien propage de manière très enthousiaste une violence de masse partout dans le monde par ses interventions armées, ce qui contribue aussi directement à la violence aux États-Unis eux-mêmes. Cette politique guerrière, justifiée par la soi-disant « guerre contre le terrorisme », a directement contribué à la gigantesque expansion de l’appareil d’État. Obama et les autres politiciens capitalistes ont beau appeler à « mettre fin à la violence » aux États-Unis, cela ne les empêche curieusement pas d’envoyer des drones bombarder le monde entier, de commettre des assassinats politiques à gauche à droite et de militariser la police partout dans le pays.

Mais il existe encore d’autres causes indirectes. Comme les marxistes aiment à le répéter, la production culturelle d’un pays tend inévitablement à refléter le point de vue et les valeurs de la classe dominante dans la société. Étant donné que la classe dirigeante a pour habitude de répondre par une violence systématique à toute menace ou ennemi qu’elle croit apercevoir de près ou de loin, nous ne devons pas être surpris de voir cette même tendance à la violence systématique se refléter dans les films, dans les jeux vidéo, et même dans la musique, où partout est idéalisé ce culte des armes et de la mort.

L’état actuel du début sur le contrôle des armes – et notre position

Après des années durant lesquelles les mesures de contrôle, surtout au niveau fédéral, étaient perçues par les libéraux comme impossibles à mettre en œuvre en raison de la puissance de la NRA, le débat est revenu à l’avant-plan à la suite de la tuerie de Newtown. C’est alors qu’Obama a décidé de faire de cet enjeu un des principaux points du programme de son second mandat, en même temps que la réforme de l’immigration, la réforme fiscale et le changement climatique.

Dans les médias capitalistes, le débat sur le contrôle des armes est uniquement représenté par deux camps : d’un côté les principaux cadres du Parti démocrate, les maires des grandes villes et toute une section de la classe capitaliste qui a décidé qu’il est temps de mettre au pas la NRA ; de l’autre, les Républicains de droite, soutenus par la NRA et qui font tout pour résister à toute tentative de renforcer le contrôle sur les armes.

Le point de départ de notre prise de position concernant cet enjeu est notre sympathie avec le désir de la plupart de nos concitoyens de voir un terme à toute cette violence, et notamment la fin des massacres. Nous rejetons totalement l’idée de la NRA selon laquelle la solution à des tueries comme celle de Newtown serait d’avoir un policier armé dans chaque école du pays, et rejetons encore plus l’idée mise en avant par certaines personnalités de droite, dont le président Trump, d’autoriser les enseignants à porter des armes en classe (le Dakota du Sud a déjà appliqué une loi en ce sens !). Leur argument est que « pour stopper les méchants armés, il faut armer les gentils ». Cela ne va faire qu’entrainer encore plus de violence dans la société, et non moins.

Bien que nous soyons fermement convaincus du fait que les travailleurs, les minorités raciales et les opprimés doivent avoir le droit de se défendre contre la violence des patrons, de l’État et des groupes réactionnaires, nous estimons que le niveau actuel de violence par balles aux États-Unis représente en réalité aujourd’hui un véritable obstacle au développement de la lutte sociale. Tout en défendant notre position théorique d’ordre général sur l’État, et sans faire la moindre concession aux libéraux pour qui l’État est un « arbitre neutre », il nous faut examiner cette question de façon concrète, en tenant compte des conditions, du rapport de force et du niveau de conscience actuels.

Peut-on de nos jours affirmer que la large circulation des armes à feu aux États-Unis est un facteur contribuant à renforcer la position de la classe des travailleurs  ? La réalité est que non. En fait, la plus grande libéralisation de l’accès aux armes de ces 30 dernières années a coïncidé avec une large offensive de la part de la classe dirigeante contre les droits démocratiques, avec le renforcement des pouvoirs répressifs de l’État. Les principales forces qui s’opposent au contrôle sur les armes sont aussi celles qui propagent une idéologie de droite sexiste, raciste et individualiste qui affaiblit la classe des travailleurs.

De plus, c’est justement la menace posée par toute cette violence, que ce soit le risque quotidien de voir se déclencher une fusillade dans toute une série de localités ou le danger d’une attaque terroriste, qui donne à l’État le prétexte tout prêt pour renforcer ses pouvoirs répressifs. Cela ne veut cependant pas dire que nous devons nous aligner sur la position des libéraux qui prêchent le contrôle sur les armes et pour qui la circulation des armes est le problème fondamental alors qu’il n’en est qu’un facteur aggravant. Notre tâche est d’articuler une position prolétarienne indépendante.

Nous rejetons l’argument de la NRA selon lequel les quelques mesures très limitées proposées par Obama pour restreindre la circulation des armes représentent une atteinte au Deuxième Amendement et au droit à porter une arme. Personne à l’heure actuelle n’a encore sérieusement proposé de tenter de désarmer la population, ne serait-ce qu’en partie. Les seules zones où on voit la police tenter de désarmer la population par la force sont les logements sociaux dans les centres-villes.

Mais il ne suffit pas de s’opposer aux tentatives faites par la NRA pour encourager la paranoïa collective. Il nous faut aussi être clairs sur le fait qu’il existe bel et bien des raisons légitimes pour lesquelles les citoyens désirent porter une arme. Ainsi, dans les zones rurales, les armes sont couramment utilisées pour la chasse, pour combattre les prédateurs et pour les loisirs. Cela ne mène pas à des niveaux insensés de violence. De même, de nombreux habitants des villes et des banlieues désirent porter des armes pour leur protection personnelle. C’est surtout le cas dans les zones où la violence est endémique. Il ne faut par exemple pas être surpris si de nombreuses femmes cherchent à se procurer une arme pour pouvoir se défendre. En tant que socialistes, nous ne sommes pas des pacifistes ; nous ne nous opposons donc pas à ce que de simples citoyens possèdent une arme ou désirent en posséder une.

La question que la plupart des gens se posent et à laquelle ils veulent une question dès aujourd’hui est en réalité celle-ci : « Comment diminuer toute cette violence ? ». Les bourgeois qui nous parlent de contrôle sur les armes n’ont en vrai aucune réponse sérieuse à apporter à cette question. Même si toutes les mesures proposées par l’administration Obama étaient votées au parlement, toute notre histoire indique que l’industrie de l’armement, un cartel extrêmement puissant, trouvera des manières de les contourner. C’est ce qui s’est passé après la soi-disant « interdiction » de la vente des armes d’assaut en 1994.

L’autre raison fondamentale pour laquelle le camp bourgeois du contrôle sur les armes ne parvient pas à trouver une solution à la violence est que, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, la principale source de toute la violence dans notre société est le capitalisme lui-même, y compris l’État capitaliste.

Des mesures qui seraient réellement destinées à faire baisser le taux de violence incluraient la fin de la « guerre contre la drogue », la décriminalisation de la plupart des drogues (il faut insister ici sur le fait que « décriminaliser » ne veut pas dire « autoriser » ; ce que nous entendons par là est que le problème de la drogue devrait être considéré avant tout comme un problème de santé publique et non comme quelque chose qu’il faut régler par la force), la libération des centaines de milliers de personnes condamnées à la prison pour faits de drogue alors qu’elles sont parfaitement inoffensives, et le démantèlement du système judiciaire criminel, raciste et hypertrophié en vigueur actuellement. Toutes ces mesures feraient beaucoup plus pour réduire le niveau de violence dans la société que toutes les mesures de contrôle sur les armes que l’on peut imaginer.

Nous voulons aussi prendre des mesures sérieuses contre les énormes profits de l’industrie de l’armement en interdisant la vente d’armes par ces entreprises ou par le gouvernement aux régimes de droite du monde entier. Nous voulons aussi la fin des aventures militaires de l’impérialisme états-unien partout dans le monde et une réduction drastique du budget de l’armée et du Pentagone. Les ressources ainsi libérées pourraient être utilisées pour créer des emplois, améliorer le système d’enseignement et le système des soins de santé (y compris pour la santé mentale) et les services sociaux, ce qui contribuerait par la même occasion à réduire le taux de violence dans notre pays comme à l’étranger. Enfin, nous sommes pour l’annulation de la loi Patriote et autres lois qui autorisent l’État à espionner les citoyens et à recourir à une violence accrue à leur encontre, sans que cela ne contribue d’aucune manière à leur sécurité.

Un simple programme de création massive d’emplois, un nouveau salaire minimum de 15 $ de l’heure (8000 FCFA) appliqué au niveau national et d’autres mesures sociales comme une véritable couverture maladie universelle et l’extension des soins de santé mentale peuvent être d’importantes mesures prises en vue d’obtenir une société moins violente et plus saine. Nous défendons toute mesure capable de réduire le taux d’inégalité dans la société états-unienne et destinée à démanteler le racisme institutionnel. Cependant, nous insistons sur le fait que nous ne pourrons jamais obtenir une société véritablement égalitaire et juste tant que nous ne sortons pas du cadre du capitalisme. Car même des réformes très modestes se retrouveront rapidement en contradiction avec les limites de ce système malade et putréfié.

Une fois de plus, nous voulons insister sur le fait que ces mesures que nous proposons seraient bien plus efficaces pour réduire le niveau de violence que n’importe quelle mesure de « contrôle sur les armes », qui révèlera certainement son inefficacité. Toutefois, dans le contexte de notre mission qui est de renforcer la lutte des travailleurs pour leurs droits, nous acceptons de défendre certaines mesures de contrôle sur les armes telle que l’examen du vécu de la personne pour les ventes d’armes, l’interdiction de la vente d’armes de guerre semi-automatiques et la réduction de la taille des chargeurs en vente, dans la mesure où ces mesures pourraient contribuer à diminuer le taux de violence, ne serait-ce que de manière limitée.

Nous avons cependant des réserves quant à la plupart des propositions d’examen du vécu. Par exemple, la proposition d’interdire l’achat d’une arme à toute personne ayant déjà été condamnée signifie dans la pratique exclure une importante portion de la classe des travailleurs noire – et les Blancs seraient à nouveau privilégiés pour l’obtention d’armes. Il faudrait dès lors au moins envisager la mise en place d’une procédure d’appel dans le cadre de cet examen du vécu.

Une fois de plus, à aucun moment nous ne voulons dire que les nombreuses personnes détentrices d’une arme ou désireuses de s’en procurer une n’ont pas une raison légitime et bien fondée pour cela. Cependant, nous ne pensons pas que la situation actuelle soit dans les meilleurs intérêts de la classe des travailleurs. Ce n’est pas toutes les questions auxquelles on peut simplement répondre par « oui » ou par « non ». Notre position recèle des contradictions, nous le reconnaissons, mais nous pensons que cela n’est en définitive que le reflet de la vie sous le capitalisme, un système lui-même rempli de contradictions insurmontables, et que les contradictions de notre position ne sont rien par rapport à celles que nous impose et nous imposera ce système tant que nous vivrons selon ses lois.

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