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‘‘Le système dette – Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation’’

A l’occasion du week-end ‘‘Socialisme 2017’’ d’octobre dernier, nous avions invité Nathan Legrand, militant du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), pour y animer un atelier de discussion consacré à la répudiation des dettes en Russie suite à la Révolution d’octobre 1917. Son exposé était en grande partie tiré du dernier livre du porte-parole du CADTM, Éric Toussaint ‘‘Le système dette – Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation’’. Nathan avait suivi de près la rédaction de l’ouvrage et nous en avons discuté avec lui.

Peux-tu nous présenter ce livre en quelques mots ?

Il s’agit d’une approche historique qui brasse des événements qui se sont déroulés entre 1820 (les indépendances en Amérique latine) et le début du 20e siècle. Les derniers événements relatés sont la révolution russe et un bras de fer entre le Mexique et ses créanciers qui se poursuivra jusque dans les années 1940.

L’idée était de s’attacher au développement de ce qu’on a pu appeler un ‘‘système dette’’, un système ou l’endettement souverain est généralisé de manière volontaire et agressive sur des pays périphériques où le capitalisme était en train de s’implanter. Ce livre, à mon sens, est intéressant car il aborde l’histoire du développement du capitalisme au 19e siècle et dans sa phase impérialiste sous un angle inédit.

A qui l’ouvrage est-il destiné ? Aux historiens ? Aux spécialistes de la dette ?

Pas du tout. L’idée était justement de rendre cette facette du développement capitaliste accessible au plus grand nombre, pour en tirer des leçons à destination des combats actuels. Le livre est vivant, ponctué ici et là d’anecdotes et de comparaisons avec des situations contemporaines, dont l’étranglement de la Grèce par la dette depuis 2010.

Le livre va à l’encontre d’un préjugé très répandu selon lequel les dettes sont une fatalité et qu’il est impossible d’échapper à leur remboursement. Car ce n’est pas simplement l’imposition des diktats des grandes puissances qui est racontée dans ce livre, mais aussi l’histoire des résistances et le refus de payer des dettes illégitimes. Cela s’est exprimé à de nombreuses reprises depuis le 19e siècle, parfois avec succès. C’est la narration d’une histoire qui peut servir de point d’appui dans nos luttes pour une sortie du système dette et du capitalisme.

Comment expliquez-vous le fonctionnement de ce ‘‘système dette’’ ?

Son développement a accompagné celui du capitalisme industriel et son entrée dans sa phase impérialiste, c’est-à-dire sa phase d’expansion à l’échelle de la planète à travers l’exportation de capitaux, de manière agressive. Au 19e siècle commence à se développer la folie financière, dont plusieurs mécanismes existaient déjà auparavant. Le capital financier accompagne le développement du capitalisme industriel, ce qui conduit à la généralisation du crédit et des dettes souveraines. Cela permet aux capitalistes des Etats centraux de disposer d’un nouveau mécanisme d’accumulation que l’on pourrait assimiler à un système d’accumulation par anticipation d’une exploitation à venir, puisque la dette va devoir être remboursée à travers l’exploitation de la force de travail et des ressources naturelles des pays dominés. Si besoin est, le recouvrement des dettes est obtenu par la force.

Les puissances centrales, notamment la France et le Royaume-Uni, vont recourir à la menace d’interventions militaires. L’intervention militaire de 1861-62 au Mexique fait suite à une convention signée entre la France, le Royaume-Uni, l’Espagne et des conservateurs mexicains qui avaient arraché le pouvoir aux libéraux. Cette convention autorisait les puissances en question à intervenir dans le pays en cas de non paiement des dettes. Ces menaces ont été mises à exécution, dans le cas du Mexique, mais aussi dans ceux de la Tunisie (1881) et de l’Egypte (1882), qui sont ensuite transformés en protectorats respectivement français et anglais. Bien que non abordé dans le livre, un processus similaire a été à l’œuvre au Maroc : une conquête militaire faisant suite à une soumission par la dette.

Dans ce système dette, on trouve quatre grands acteurs : les banquiers qui représentent une partie de la classe capitaliste des Etats centraux ; les Etats capitalistes et leurs gouvernements qui appuient l’exportation agressive de capitaux et qui défendent leurs banquiers à l’aide de la menace militaire ; les classes dominantes locales – généralement une bourgeoisie commerçante désireuse d’acquérir des devises étrangères pour ses activités et de participer le moins possible au financement de l’État par l’impôt, donc favorable à l’endettement souverain – ; enfin, les gouvernements dans les Etats dominés. À l’inverse des trois premiers, le comportement de ce dernier acteur va fluctuer. Le plus souvent, les gouvernants représentent les intérêts de la classe dominante et sont favorables aux politiques d’endettement, mais leur comportement peut se retourner, traduisant l’évolution des rapports de force dans la lutte des classes de leur pays.

Il y a donc un cinquième acteur : le mouvement social.

Tout à fait. Ce qui est intéressant c’est d’observer que la remise en cause des dettes souveraines par les gouvernants des Etat dominés coïncide avec des phases intenses de mobilisations populaires.

Dans ce livre, on s’attarde longuement sur les exemples du Mexique et de la Russie. Au Mexique, une répudiation des dettes a eu lieu après la victoire sur les troupes coloniales françaises dans les années 1860. Et, au 20e siècle, une autre répudiation a eu lieu pendant la révolution qui commence en 1910, puis un bras de fer avec les créanciers entre les années 1920 et 1940 se solde par une victoire. Même si les forces de la révolution avaient été défaites, il en subsistait encore des traces qui s’exprimaient par des politiques progressistes.

En Russie, le soviet (conseil) de Saint-Pétersbourg avait fait la promesse de répudier les dettes du tsar durant la révolution de 1905. C’est le gouvernement soviétique issu de la révolution d’octobre 1917 qui a concrétisé cette promesse au début de l’année 1918, ce qui ne s’est pas déroulé sans résistance de la part des créanciers. Les bolcheviks avaient répudié les dettes du régime tsariste et du gouvernement provisoire en argumentant qu’ils participaient à la fondation d’une nouvelle société qui ne pouvait pas être liée aux traités du régime précédent. Ils s’appuyaient juridiquement sur le non paiement des dettes des colonies américaines à la couronne britannique après leur indépendance en 1776 et sur le non paiement par la Convention française des dettes de l’ancien régime après la révolution française de 1789.
Répudier les dettes, est-ce suffisant pour se libérer de la dictature du capital ?

Non, très clairement. Comme le conclut le livre : ‘‘La répudiation es dettes illégitimes ne suffit pas : pour être réellement utile à la société, elle doit faire partie d’un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales qui permettent au pays d’évoluer vers une société libérée des différentes formes d’oppression et d’exploitation.’’

L’auteur, Eric Toussaint, est porte-parole du CADTM International (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes). Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages et a notamment coordonné les travaux de la commission pour la vérité sur la dette publique crée en 2015 par la présidente du Parlement grec.

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