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La professeure Anne Morelli versus #MeToo

Réaction de la Campagne ROSA

Anne Morelli. Photo – Wikimedia

Le Vif a interviewé Anne Morelli, une des signatrices belges de la tribune des 100 femmes autour de Catherine Deneuve qui réagissaient à propos de #MeToo. Morelli, une célèbre professeure de gauche à l’ULB, met en garde contre le “féminisme puritain” dans l’interview. Elle déclare, comme dans la tribune, que #MeToo « a attiré à juste titre l’attention sur les problèmes de violence sexuelle, mais que cela a entre-temps dégénéré ».

Par Anja Deschoemacker

Morelli commence tout de suite en faisant une distinction entre le viol et une tentative de drague maladroite ou insistante. « Il y a une zone de transition grise entre un ‘non’ très clair et un ‘oui’ très clair. Dans cette zone de transition, il y a aussi des choses qui ne sont pas approuvables. Un homme qui force une femme à coucher avec lui en échange d’un emploi ? C’est de l’abus de pouvoir et c’est inacceptable.»

« Mais je souhaite ajouter une observation. Le célèbre psychologue Steven Pinker explique dans un de ces livres que les guenons essaient toujours de se faire féconder par le mâle le plus puissant du groupe. Nous les femmes n’avons-nous pas cette tendance ? Ne cherchons-nous pas l’attention de l’homme le plus puissant ? On ne peut ignorer le fait que les hommes puissants attirent de belles femmes, qui espèrent devenir leurs maîtresses. Prenez l’ancien président français François Hollande, qui n’est pas vraiment beau. S’il était un simple employé de bureau, de belles actrices se bousculeraient-elles pour lui ? Je ne pense pas. Dans le jeu de séduction entre les hommes et les femmes, on ne peut pas toujours dépeindre la femme comme une victime. Les femmes ne sont pas seulement des créatures sans défense, elles sont également des séductrices. Et souvent, la femme joue à la victime quand l’affaire est finie. Alors, elle dit soudain ‘”Je devais coucher avec lui”. »

Pour continuer sur l’affaire Weinstein : « dans le milieu cinématographique certaines filles sont prêtes à tout pour décrocher un rôle. (…) Ce n’est vraiment pas toujours le vieux porc d’un côté et la jeune créature sans défense de l’autre. Mais de ça on ne parle pas dans la vague #MeToo. Ce que je trouve terrible aussi, c’est le décalage entre certains actes et les punitions qui en suivent. Des hommes peuvent perdre leur emploi parce qu’ils ont posé la main sur le genou de quelqu’un et sont publiquement cloués au pilori sans aucune forme de procès. »

#MeToo a commencé comme une dénonciation d’abus de pouvoir, où Weinstein abusait de sa position afin de forcer des femmes à avoir des rapports sexuels avec lui. #Metoo n’a pas changé le monde, mais ça a ouvert la voie à beaucoup de femmes pour finalement se faire entendre. Et ça a mis en route un mouvement, où les femmes deviennent plus assertives et revendiquent leur droit d’être traitées avec respect.

Morelli dit qu’un homme qui force une femme à coucher avec lui en échange d’un emploi abuse de son pouvoir et cela est inacceptable, pour ensuite entièrement miner tout plainte possible pour abus de pouvoir en faisant référence aux ‘guenons’. L’avocat de l’homme accusé ne pourrait pas faire mieux.

Ce déterminisme biologique revient encore ailleurs dans le texte : « en italien nous disons : l’uomo è cacciatore, l’homme est un chasseur. » Les êtres humains sont évidemment des animaux avec des besoins de base et des instincts pour les satisfaire. Mais nous sommes des animaux qui cherchons à satisfaire notre faim avec un bon repas, la soif avec un verre de vin, qui dormons dans un lit et qui allons aux toilettes. En bref nous sommes assez « cultivés » pour qu’un homme comprenne qu’il ne peut pas voir et traiter toutes les femmes comme sa proie.

Evidemment que les femmes peuvent aussi être des séductrices et « pas seulement des êtres impuissants ». Personne ne nie cela ! Les femmes victimes d’harcèlement sexuel par des hommes puissants et qui veulent les dénoncer doivent-elles d’abord faire une liste de qui elles ont séduit ? Ce qui est dénoncé avec #Metoo ce ne sont pas les jeux de séduction. Les gens qui ont une position de pouvoir, comme Weinstein, sautent cette étape complètement ! Mélanger les deux, comme la tribune fait et comme Morelli semble faire dans cet interview, signifie mener une discussion malhonnête.

Au sujet de la frontière entre la drague insistante et le harcèlement criminel (1) elle dit : « Je fais aussi partie de la commission contre le harcèlement et le comportement inapproprié et je trouve qu’il faut mieux définir la notion de harcèlement. Prenez l’hôpital Erasmus, qui fait partie de l’université. Là aussi, on voit aussi beaucoup d’infirmières qui tortillent leurs fesses dès que le grand patron passe. Et quand je vois la peine que prennent de jeunes étudiantes pour se rendre désirables auprès du professeur… Un collègue de 55 ans vient de me raconter qu’il vit avec une de ses étudiantes. Elle est pleine d’admiration pour lui (rires) et elle espère peut-être obtenir plus facilement une bourse d’études ou quelque chose de ce genre. »

Pas un mot sur le mail qui avait conduit en mai l’année passée à l’indignation et l’action à l’ULB -l’université d’Anne Morelli- ; ce mail notoire dans lequel les étudiants étaient informés des règles vestimentaires pour la proclamation de médecine le 28 juin. « D’un point de vue esthétique il est préférable que les jeunes femmes portent une jupe ou une robe ainsi qu’un beau décolleté et les hommes un costume. Ce conseil n’est évidemment pas obligatoire. » Est-ce qu’on ne demande pas ici aux étudiantes de « se rendre désirable » ?

Elle n’explique pas non plus comment elle veut changer la définition de « harcèlement ». De plus, qu’est-ce que les « fesses qui se tortillent » des infirmières ont à voir là-dedans ? Est-ce que les femmes qui se tortillent ou qui s’habillent de manière désirable provoquent le harcèlement, on espère que ce n’est pas ce qu’Anne Morelli essaye de dire…

Elle parle de la « disproportion » entre actes et punitions. « Les hommes peuvent perdre leur emploi », selon elle. Mais pas un mot d’empathie pour les nombreuses femmes qui doivent accorder des faveurs sexuelles ou qui doivent subir le harcèlement sexuel pour garder leur emploi. Si les hommes accusés ne deviennent pas “plus assertifs” et n’apprennent pas à “se mordre les doigts”, c’est le seul conseil que les femmes reçoivent dans cette entrevue.

Non, en réalité, ce n’est pas le seul. Sur la question « mais s’il y a une relation de force, c’est pour les femmes souvent bien difficile de juste dire non, n’est-ce pas ? » elle répond : « Cela signifie alors que le mouvement femmes doit en première lieu se battre pour conquérir des positions de pouvoir. La vraie lutte tourne autour de l’égalité sociale, économique et politique des femmes. Toutes ces histoires à propos de l’intimidation sexuelle omniprésente sont pour moi fort exagérées et détournent l’attention de l’essentiel. »

Ici la professeure, qui se décrit pourtant en tant que « vielle marxiste », suit la logique simpliste du mouvement femmes bourgeois. L’égalité sociale, économique et politique ne s’obtient pas en mettant plus de femmes dans des positions de pouvoir – les femmes au sommet ont la même tendance à vouloir le conserver ainsi que le système qui leur donne ce pouvoir. Elles développent les mêmes jeux de pouvoir que leur collèges hommes puissants – mais en renversant celui existant.

Il est illusoire de penser que les femmes peuvent parvenir à l’égalité alors que des inégalités fondamentales persistent dans la société. Si cela c’est du marxisme, alors c’est une version sérieusement déformée à l’image de ce qui était présent dans l’ancienne social-démocratie et dans les partis staliniens – des partis dont la direction ne disait rien sur la question femme « parce que cela créerait une division dans la classe ouvrière ». Mais lorsqu’un mouvement se construisait et les forçait à s’exprimer, ils se faisaient simplement l’écho du programme du féminisme bourgeois.

Les féministes marxistes affirment que c’est seulement par la révolution socialiste, un changement fondamental de la société, que les femmes peuvent obtenir une réelle émancipation. La révolution socialiste est menée sous la direction du mouvement ouvrier – aujourd’hui la majorité de la population dans la plupart des pays – qui tire derrière lui toutes les couches opprimées dans la lutte contre l’oppresseur commun : la classe capitaliste. Pour unifier la classe ouvrière et les masses, celle-ci doit aller à l’encontre de la division qui se développe par la réalité de la vie sous le capitalisme, stimulé systématiquement par une stratégie de « diviser pour régner » menée par la bourgeoisie. Cette unification se fait par la défense des intérêts et des droits de tout groupe opprimé. Le meilleur exemple d’une attitude marxiste reste la Révolution Russe, qui n’a pas libéré que les travailleurs, mais aussi les petits paysans, les femmes, les homosexuels, les lesbiennes et les transsexuels (NDT : le terme n’existait toutefois pas encore à l’époque, au même titre que transgenre), les nations opprimées par le tsarisme,…

On n’obtient pas cette unité en banalisant et en se taisant sur le sexisme, le racisme, la LGBTQI-phobie,… mais en soutenant la lutte contre ces discriminations et en luttant pour des conditions de vie décentes dont personne ne devraient être exclus.

A la question « Votre tribune banaliserait la violence sexuelle ? », Anne Morelli répond :

“Je ne pense pas. Mais je trouve qu’il est urgent de ramener le débat aux choses vraiment délictueuses, et que nous devons nous détendre par rapport au reste. La présidente de l’asbl Sos Viol m’a écrit qu’elle était totalement d’accord. Le viol, c’est une chose, mais pour le reste, les femmes sont libres de dire “oui”, “non”, de crier ou même de frapper s’il y a quelque chose qu’elles ne veulent pas. #MeToo ne doit pas poursuivre sur cette voie, car cela tournera à l’hystérie pure. “Oh non ! Il a posé sa main sur mon bras !”

Une fois de plus, de nombreuses femmes ne sont pas libres de dire “oui” ou “non” ou de crier ou de frapper, mais doivent subir des remarques ou des attouchements si elles ne veulent pas perdre leur emploi. Cela devrait quand même être évident pour une « vieille marxiste ».

Morelli connaît aussi sans aucun doute les statistiques qui montrent que, par exemple, un tiers des femmes de ménage sont confrontées au harcèlement sexuel au travail. Elle connaît aussi sans aucun doute les études sur les conséquences néfastes du harcèlement au travail, comme la diminution de l’image de soi, la dépression et même les suicides. Elle est également consciente du fait que, dans de nombreux endroits, ce problème a déjà un tel impact sur la productivité que de nombreuses entreprises tentent de trouver une stratégie contre le harcèlement. Mais Morelli n’a que ce conseil à donner : “prenez-le de manière plus détendue”.

À propos du sexisme dans la rue, elle raconte une anecdote : « J’étais arrêtée devant le feu rouge et soudain un jeune homme est entré par la fenêtre et a poussé sa main sous ma jupe. Je l’ai évidemment enguirlandé, et il s’est enfui. Nous devons apprendre à nos filles à être plus assertives dans ce genre de situations et à ne pas en faire trop grand cas. Ce n’est pas agréable, mais ce n’est pas un viol. Est-ce que j’ai un traumatisme perpétuel, ma dignité de femme est-elle atteinte, ne suis-je plus la personne que j’étais avant ? Non, n’est-ce pas “? »

Et si la journaliste lui dit que souvent d’autres femmes n’osent pas sortir seules dans la rue après un tel incident, elle répond : « Parce que ces femmes n’ont pas appris à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Et il faut évidemment essayer de créer un espace public sûr où les femmes peuvent se déplacer librement. »

Mais alors, quand les femmes “ne se laissent pas marcher sur les pieds” et utilisent les médias sociaux dans le monde entier pour dire qu’elles en ont assez d’être harcelées, et font des revendications assertives pour y mettre fin, Morelli est toute suite dans l’autre camp pour dire que tout cela est quand-même exagéré…

Quand on lui demande d’où vient la contradiction “entre deux camps qui se disent tous deux féministes” et s’il s’agit d’un conflit de génération, elle répond : « Je le vois comme le pendule de l’horloge. Les féministes historiques dont je suis ont lutté durement pour la libération sexuelle de la femme, et maintenant c’est un mouvement opposé qui d’après moi dégénère totalement et c’est un grand pas en arrière, car #Metoo ne libère pas les femmes ».

MeToo ne libère pas les femmes, dit-elle, et nous sommes tout à fait d’accord. La proposition suédoise d’un accord écrit préalable à chaque « contact sexuel » nous semble aussi absurde qu’elle paraît à Morelli. Nous ne pensons pas non plus comme elle qu’un ensemble de règles ou, pire encore, une police des moeurs constitue une solution.

Le pendule de l’horloge qui revient est certainement là, mais pas sous la forme du nouveau mouvement femme soi-disant puritain – #MeToo n’est que la première discussion sur ce qui mettrait fin au harcèlement – mais sous la forme des Trumps, des Erdogans, des Poutines de ce monde, sous la forme des djihadistes et d’autres fanatiques religieux comme les mal-nommés activistes pro-vie. Il y a des critiques à faire sur le programme très limité qui a été distillé à partir de #MeToo (voir l’article sur « Time’s Up » qui paraîtra dans le numéro de février de Lutte Socialiste), mais ces critiques doivent être données au sein même du mouvement pour le faire évoluer vers une lutte qui peut apporter de réels changements. Il n’y a aucune raison pour que la lutte contre le harcèlement, en particulier sur le lieu de travail et dans les écoles et les universités, ne puisse pas aller de pair avec une campagne pour des emplois permanents à salaire décent.

Morelli prétend que ce dernier a déjà été atteint, comme si les femmes avaient déjà acquis une position égale. Les femmes sont pourtant surreprésentées dans les études sur la pauvreté, sont le plus victimes des coupes dans les allocations sociales, sont les plus nombreuses dans l’emploi à temps partiel, temporaire et mal-payé. Toutes les études montrent, par exemple, que le divorce a un impact financier plus important sur les femmes que sur les hommes, qu’un pourcentage plus élevé de femmes sont incapables d’acheter leur propre logement et que le manque de logements sociaux signifie qu’elles doivent dépendre d’un marché locatif privé coûteux, qui est souvent de mauvaise qualité.

Il faut soutenir la lutte contre le harcèlement, défendre un programme alternatif contre ces forces qui cherchent des solutions purement bourgeoises et individualistes, et organiser les femmes, les impliquer dans la discussion sur la manière dont nous pouvons progresser… Mais aussi les impliquer dans la lutte autour des salaires et des conditions de travail sur les lieux de travail… Construire une position indépendante de la classe ouvrière dans la lutte pour les droits de femmes et offrir ainsi aux jeunes femmes travailleuses une stratégie alternative et les gagner pour les idées socialistes. Les marxistes traitent un tel mouvement -#Metoo- de cette façon-là. Morelli jette l’éponge tout au début.

(1) NDT : En Belgique, le harcèlement est défini comme étant un comportement répété et affectant gravement la tranquillité de la victime. http://www.actualitesdroitbelge.be/droit-penal/droit-penal-abreges-juridiques/le-harcelement/le-harcelement. Ce terme n’existe que dans le cadre juridique canadien : https://www.educaloi.qc.ca/capsules/le-harcelement-criminel

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