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Pologne. La bataille reprend autour du droit à l’avortement

Photo : Aparat partyjny

Début janvier, deux « projets de loi citoyens » concernant le droit à l’avortement ont été soumis au parlement polonais. D’un côté, les réactionnaires proposent d’interdire l’IVG dans les cas de malformation et de maladie du fœtus, de l’autre, le mouvement Ratujmy Kobiety (« sauvons les femmes ») revendique le droit à l’interruption de grossesse sur demande jusque 12 semaines de grossesse.

Par Tiphaine Soyez, Alternatywa Socjalistyczna (section polonaise du Comité pour une Internationale Ouvrière)

Actuellement, la législation sur l’avortement en Pologne est la plus restrictive en Europe après l’Irlande et Malte, l’avortement n’étant légal que dans les cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger pour la santé de la femme.

Comme en 2016, le parlement a voté de discuter en commission le projet de restriction du droit à l’avortement et rejeté la proposition pro-choix en première lecture. L’opposition libérale officielle (PO et Nowoczesna) a fortement contribué à l’abandon du texte, avec beaucoup de parlementaires qui se sont abstenus, n’ont pas participé au vote ou même ont voté pour le retrait du projet, ce qui illustre qu’ils ne sont pas prêts à adopter une position claire.

Ceci alors que 51% de leurs partisans sont pour la libéralisation du droit à l’IVG. Beaucoup de leurs électeurs qui n’avaient jamais été intéressés par la question ont été convaincus par les arguments pro-choix au cours des deux dernières années, et sont surpris de se rendre compte que ce n’est pas le cas de leurs élus.

Le comité Ratujmy kobiety et ses soutiens avaient passé des mois à récolter assez de signatures pour que la légalisation de l’avortement sur demande soit discuté au parlement – tout cela pour que leurs efforts soient anéantis en une nuit par la soi-disant opposition. Ceci est vécu comme une véritable trahison par la couche du mouvement qui entretenait encore des illusions dans ces partis.

Ironiquement, une partie des conservateurs majoritaires (PiS) ont voté pour discuter du projet. Les politiciens du PiS multiplient les déclarations de soutien à l’idée d’interdire l’IVG dans les cas de malformations du fœtus. Mais le dirigeant de facto Kaczynski espérait que la discussion des deux projets en parallèle allait leur éviter d’aller vers une confrontation trop frontale avec le mouvement des femmes. Le gouvernement conservateur ayant été remanié récemment, ils espéraient jouir d’une période de stabilité à moyen terme. De plus, selon le dernier sondage, seuls 28% des électeurs du PiS sont pour restreindre encore la législation sur l’avortement en Pologne tandis que 26% sont pour l’assouplir. Maintenant, ils subissent la pression de l’Eglise, puissante socialement et économiquement en Pologne, pour faire avancer au plus vite le projet anti-avortement.

Comme souvent, les politiciens des différents courants de l’establishment ont simplement utilisé les droits reproductifs dans leurs jeux politiques, au mépris de leurs propres opinions quelles qu’elles soient, et surtout des conséquences sur les vies de millions de femmes.

Alternatywa Socjalistyczna, section-sœur du PSL en Pologne, a soutenu la collecte de signatures de Ratujmy Kobiety, tout en arguant qu’on ne pouvait pas espérer gagner la légalisation de l’IVG sur demande simplement par la voix parlementaire. La collecte de signatures permet surtout d’engager des discussions dans la rue et de montrer l’ampleur du soutien.

En 2016, Czarny Protest (manifestation noire) et la grève des femmes ont fait reculer les conservateurs, mais la mobilisation n’a pas été jusqu’à demander la légalisation de l’avortement sur demande. Ce n’est que par un mouvement massif de défense contre les attaques réactionnaires mais également offensif que nous pouvons gagner le droit à disposer de notre corps.

Le mouvement a repris dans toute la Pologne, avec des rassemblements organisés par le parti de gauche Razem le samedi 13 janvier et des manifestations lancées par Strajk Kobiet (qui avait appelé à la grève des femmes en 2016) le mercredi 17.

Dans ses discours à Cracovie, Strajk Kobiet a accusé de trahison les parlementaires du PO qui n’ont pas voté pour le projet, tout en remerciant ceux qui avaient voté pour et en appelant à voter pour des parlementaires pro-choix. Cela les mets en fait en arrière de la base du mouvement, chez qui la nécessité d’indépendance vis-à-vis des partis de l’establishment fait son chemin.

Alternatywa Socjalistyczna revendique les pleins droits reproductifs (doit à l’avortement, à la contraception et à l’in vitro sur demande et gratuits, éducation sexuelle digne de ce nom dans les écoles), liés à des revendications économiques qui permettraient vraiment aux femmes de choisir d’avoir ou non un enfant, comme des places en nombre suffisant dans les garderies et les écoles maternelles publiques, et une embauche massive dans les services publics (qui en ont grand besoin) pour garantir à tous un emploi.

Ces revendications peuvent être la base d’une lutte commune du mouvement femmes et des syndicats. Nous sommes en discussion avec Razem sur les perspectives du mouvement. Nous avons notamment proposé une rencontre avec le syndicat OPZZ (qui avait déclaré son soutien au mouvement en 2016) pour proposer l’organisation de comités de mobilisation sur les lieux de travail.

Pouvoir disposer de son corps, choisir d’avoir ou non des enfants, et leur assurer un avenir décent, ne sera jamais possible dans une société où les grossesses et les naissances sont considérées comme un problème individuel qu’il faut assumer. En plus de 25 ans, le capitalisme sous-développé en Pologne n’a pas réussi (ni cherché) à subvenir aux besoins de la population en termes de crèches, de jardins d’enfant, d’hôpitaux et de maternités, de logements… Tout en enlevant aux femmes le droit à l’IVG et en limitant l’accès à la contraception. La lutte pour les droits reproductifs doit aller de pair avec celles pour les revendications économiques des travailleurs et pour une société socialiste.

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