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Le nouveau gouvernement autrichien immédiatement confronté à la résistance

Le lundi 18 décembre, le troisième gouvernement « noir » (le Parti Populaire conservateur – ÖVP), »bleu » (le Parti de la liberté, d’extrême droite – FPÖ) de la deuxième république autrichienne de l’après 1945, a prêté serment.

Par Sonja Grusch, SLP (section autrichienne du Comité pour une Internationale Ouvrière) et membre dirigeante du mouvement de 2000 contre le précédent gouvernement ÖVP-FPÖ.

Les dirigeants de partis Kurz (Parti Populaire) et Strache (Parti de la liberté) ont tiré les leçons du fiasco de la corruption gouvernementale des années 2000. Ils ont tenté de se présenter comme des hommes d’État responsables, dont le gouvernement a six postes ministériels occupés par des femmes et ont tenu compte des souhaits du président de la République, le Vert Van der Bellen. Tout cela ne change toutefois en rien la composition réelle de ce gouvernement. Parmi ses ministres se trouve un grand nombre de prêcheurs de haine issus des fraternités nationalistes pan-germanistes. Le programme du gouvernement déborde de racisme et de préjugés à l’égard des musulmans et des réfugiés (la violence à l’égard des femmes est par exemple abordée dans le programme gouvernemental à proximité du chapitre « migration »).

Le programme gouvernemental : 180 pages d’attaques enveloppées de belles paroles

Le gouvernement bleu-noir a l’intention de se débarrasser des conquête sociales obtenues par les travailleurs pendant la période de radicalisation internationale et de mouvements de masse qui a pris place après 1968.

Le programme gouvernemental parle plusieurs fois de « patrie », d' »identité » et de « valeurs ». Le christianisme doit avoir plus de place dans l’État et ses concepts moraux doivent être appliqués, par exemple, dans le contexte du droit de la famille et du droit des femmes à l’émancipation. Dans les universités, outre le projet d’introduire des frais de scolarité, l’espace pour les politiques de gauche et socio-critiques doit être réduit. Ce qu’ils appellent la « culture autrichienne » est censé être encouragé et un « degré autrichien » (pourcentage de culture « autrichienne ») dans les médias serait instauré. Nous pouvons supposer que, dans les deux cas, les aspects culturels les plus progressistes et favorables aux travailleurs seront exclus.

Mais ce sont les projets économiques et sociopolitiques du gouvernement qui sont particulièrement effrayants pour les travailleurs. Le gouvernement veut brider les syndicats. Il veut introduire la journée de travail de douze heures, supprimer la représentation syndicale des jeunes et instaurer un modèle d’allocations de chômage similaire au modèle allemand « Hartz IV », ce qui signifie que les chômeurs de longue durée ne bénéficieront d’aucune aide financière de l’État. Les changements prévus dans la législation du travail se feront aux dépens des petits salariés.

Le programme regorge de termes tels que : « débureaucratisation », »Etat allégé » et « réforme fiscale ». Derrière cette rhétorique se cachent des coupes budgétaires dans les services et les aides aux salariés socialement défavorisés. L’argent ainsi épargné servira à accorder des cadeaux fiscaux aux entreprises.

Le mot « sanction » revient aussi régulièrement. Contre les parents d’élèves qui abandonnent l’école, contre les migrants prétendument « réticents à s’intégrer » (le nouveau gouvernement déclare parallèlement que l’intégration des réfugiés n’est pas souhaitée) ou contre les élèves trop critiques. Il est par contre question de réarmement et de militarisation.

Ce ne sont là que quelques-unes des politiques du programme gouvernemental de 180 pages. Si les commentateurs bourgeois se plaignent de son manque d’audace, ils oublient que le nouveau gouvernement entend être prudent dans les quatre premiers mois de 2018, avant la tenue de quatre élections régionales. Le gouvernement régional de Haute-Autriche (au pouvoir depuis 2015) a de même retardé l’introduction de nombreuses mesures pour attendre les élections générales d’octobre 2017. La formulation souvent vague du programme du nouveau gouvernement laisse également beaucoup de place à des attaques brutales contre la classe ouvrière.

Un gouvernement potentiellement instable

Ce gouvernement sera confronté à des résistances dans un certain nombre de domaines, y compris le secteur public. Kurz planifie de s’en prendre au secteur public, en ayant habilement laissé Strache en charge du dossier pour tenter de préserver la base du Parti populaire dans ce secteur. Des mesures de centralisation sont également prévues à différents niveaux, ce qui affaiblira les provinces et municipalités fédérales. De nombreux politiciens du Parti populaire sont toutefois présents dans ces structures, des conflits sont donc inévitables. Les manœuvres de Kurz n’empêcheront pas l’opposition de s’exprimer. Sur la page facebook de Strache, une bataille numérique au sujet de la journée de travail de 12 heures a déjà eu lieu, ce qui a donné au FPÖ un avant-goût de l’impopularité que le parti va engendre auprès de sa base électorale avec de telles attaques néolibérales.

De toute évidence, le fossé est grand entre l’auto-présentation du FPÖ en tant que « parti de la patrie sociale » et la réalité des mesures néolibérales. L’idéologise raciste et misogyne du FPÖ exigera également l’introduction de mesures qui ne sont pas compatibles avec les souhaits des grandes entreprises. Mais Kickl (ministre de l’intérieur, FPÖ) et Strache sont enfin au pouvoir et ils ne voudront pas quitter leurs postes. Même si une crise du type de celle de Knittelfeld en 2002 n’est pas directement à l’agenda, le FPÖ devra faire face à des pressions internes. A l’époque, les conflits au sein du FPÖ avaient conduit à la démission de plusieurs ministres et à de nouvelles élections.

D’autre part, la situation économique de l’Autriche n’est positive qu’en surface. La croissance économique nationale est fragile et dépend des développements internationaux. La possibilité d’accorder des avantages fiscaux aux grandes entreprises, qui se chiffrent en milliards de dollars, est très limitée. Le capitalisme autrichien, dont certains représentants ont largement participé à l’élaboration du programme économique du gouvernement, attend beaucoup de la réduction des coûts salariaux. Ce « nouveau style » qui emble harmonieux ne durera pas. Kurz, l’espoir de la bourgeoisie, perdra probablement sa crédibilité aussi rapidement que d’autres « nouveaux » dirigeants récents, comme Macron ou Trudeau.

La résistance augmente

Le jour de l’investiture du nouveau gouvernement, 6.000 à 10.000 personnes ont manifesté à Vienne. Le samedi précédent, des centaines de manifestants avaient manifesté à Graz, tandis que des centaines de manifestants étaient également dans les rues de Salzbourg le lundi, de même qu’environ 2 000 dans la petite ville d’Innsbruck, dans le Tyrol. Peu de temps avant cela, à plusieurs reprises, entre 2 000 et 4 000 personnes sont descendues dans les rues de Linz pour protester contre le gouvernement régional bleu-noir de Haute-Autriche. Les pancartes et banderoles artisanales caractérisaient ces mobilisations à l’atmosphère combative. De nombreuses jeunes femmes se sont jointes au mouvement. Les projets antisociaux du gouvernement, comme la journée de travail de 12 heures ou les frais de scolarité, ont poussé beaucoup de gens à reprendre le chemin de la rue.

Dans les médias, ces protestations ont été comparées au « mouvement de résistance » de 2000 avec l’objectif de ridiculiser les protestations actuelles. Mais un millier de jeunes ont participé à une grève écolière à Vienne et des manifestations d’étudiants du supérieur ont également pris place. Dans la rue, il n’y avait pas seulement que “la gauche”. Il y eut aussi les « grand-mères contre le bleu-noir » et d’autres expressions de la mobilisation de la population qui a – à juste titre – peur du nouveau gouvernement et de ses politiques.

Bien sûr, le « mouvement de résistance » de 2000 ne se répétera pas. Si nous voulons construire aujourd’hui un mouvement de cette échelle, il faut aussi tirer les leçons du passé. Après tout, ce mouvement ne fut pas victorieux, essentiellement parce qu’il s’était limité à des manifestations sans s’orienter vers les syndicalistes et sans soutenir les actions de la classe des travailleurs. Si les « vétérans » de 2000 rejoignent les manifestations d’aujourd’hui, ils doivent apprendre des faiblesses du passé. Il est important que ces manifestations politisent toute une génération. La grande participation des jeunes aux manifestations est un très bon point de départ. Il s’agit maintenant de s’organiser. Beaucoup cherchent comment agir de la meilleure manière. C’est pourquoi il est important de débattre. Il ne s’agit pas seulement de discuter, mais d’élaborer ensemble un plan d’action visant à stopper ce gouvernement et son programme tout en proposant une alternative.

Lors de la prestation de serment du gouvernement, les syndicats étaient malheureusement invisibles. Sur sa page d’accueil, la fédération syndicale ÖGB déclarait: »L’ÖGB ne participera pas à la manifestation annoncée contre le gouvernement ÖVP-FPÖ. Nous l’évaluerons [le nouveau gouvernement], aussi sérieusement que d’habitude ». Il s’attend à ce que les « partenaires sociaux » (les organisations syndicales et patronales) soient invités et à ce que leurs arguments soient entendus « parce que cela permet d’éviter beaucoup de frictions ». Cette approche est absurde. La direction syndicale veut attendre une invitation, puis (si elle est invitée) expliquer son point de vue. Mais même si une telle réunion est organisée, l’avis des syndicats sera largement ignoré. Et que proposeront alors les dirigeants syndicaux?

Les objectifs du nouveau gouvernement sont très clairs. Il n’ y a pas de temps à perdre. Les syndicats ont la responsabilité d’informer leurs membres au sujet du programme brutal du gouvernement, par exemple avec des assemblées sur les lieux de travail. Il leur incombe non seulement de participer aux manifestations, mais aussi d’organiser activement la résistance. Si les syndicats ne le font pas, de nombreux membres remettront en question leur affiliation. Nombreux sont déjà ceux qui ne sont pas d’accord. Cela s’exprime pour l’instant surtout sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la participation des syndicalistes aux manifestations. Le développement d’un syndicalisme combatif est attendu depuis longtemps.

Lors des dernières élections, la déception vis-à-vis des sociaux-démocrates de droite a permis au FPÖ d’être le plus grand parti parmi les ouvriers. La participation du FPÖ à une offensive contre les travailleurs et les pauvres offre l’occasion de démasquer ce parti en tant que « faux ami » des travailleurs. Pour cela, il est nécessaire de construire une véritable alternative à la fois contre ce nouveau gouvernement et contre les politiques des anciennes coalitions des sociaux=démocrates et du Parti populaire.

Le 13 janvier, un appel a été lancé pour une grande manifestation nationale. Le défi est de réunir les différentes couches de travailleurs menacées par le gouvernement. Cela doit être un signal fort: la première étape pour organiser une résistance capable de repousser les mesures. Nous devons contrer la guerre de classes brutale d’en haut avec une résistance déterminée d’en bas.

Nous ne pouvons compter sur aucun des partis de l’establishment. Van der Bellen, le président de la république membre du parti vert, a ainsi présidé à l’intronisation de ce nouveau gouvernement, sans rien critiquer et sans jouer aucun rôle dans les manifestations.

Nous devons organiser des comités d’action. Les travailleurs doivent connaître les conséquences des mesures prévues par le gouvernement. Il nous faut mener campagne dans les écoles, les universités, sur les lieux de travail, vers les migrants et les réfugiés, dans les médias, les secteurs culturels, sanitaires, sociaux et éducatifs afin de se réunir autour des forces syndicales. Ce n’est pas le moment de faire l’autruche ou de se retirer dans la vie privée. Il est temps de s’organiser. Ensemble, nous sommes plus forts et nous pouvons construire une alternative politique et sociale à ce gouvernement.

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