Ecole d’été du CIO : Révolution et Contre-révolution au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Les vidéos des manifestations de masse, des grèves et des occupations, ainsi que des attaques violentes contre les travailleurs et la jeunesse ont ouvert la session consacrée aux révolutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Les images de la vague de lutte de masse partie de Tunisie et d’Egypte et s’étendant à toute la région contrastent avec celles du Président Sarkozy souhaitant longue vie à Ben Ali et du président Obama discutant amicalement avec Moubarak.

Par David Johnson, Socialist Party (CIO-Angleterre et pays de Galles)

Comme Robert Bechert l’a déclaré en présentant la discussion, certaines scènes se sont reproduites ces jours derniers. Les protestations au Caire ont à nouveau été attaquées par des bandits armés, illustrant ainsi que la lutte entre la Révolution et la contre-révolution est toujours bien présente.

Les victoires initiales remportées en Tunisie et en Egypte ont prouvé que l’action de masse peut renverser des régimes autoritaires et répressifs. Des millions de travailleurs et de jeunes à travers le monde ont suivi ces événements en temps réel. L’impact international de ces luttes a été démontré quelques semaines seulement après la chute de Moubarak, quand un mouvement de masse a éclaté au Wisconsin, aux Etats-Unis, contre des attaques contre les syndicats. On pouvait y voir des pancartes et des banderoles faisant clairement référence aux luttes en Tunisie et en Egypte. Peu après, l’inspiration de ces mouvement a donné naissance au mouvement ‘‘Indignés’’ en Espagne, en Grèce et dans d’autres pays.

Chaque révolution a ses caractéristiques propres, mais il existe toutefois des processus généraux que les marxistes doivent apprendre. Une stratégie claire est nécessaire, non seulement pour assurer la victoire finale pour la classe ouvrière, mais également à chaque étape de la lutte.

La révolution tunisienne a pris la classe dirigeante par surprise. Les grèves générales se sont développées, les couches dirigeantes ont été prises de panique et se sont débarrassées de Ben Ali pour tenter de garder le contrôle de la situation. Moubarak a lui essayé de s’accrocher au pouvoir par tous les moyens, et il était clair que l’occupation des places n’était pas suffisante pour le faire dégager. Le Comité pour une Internationale Ouvrière a défendu que le mouvement prenne des initiatives pour passer à l’offensive avec des marches vers les bâtiments gouvernementaux et une grève générale. Quand une vague de grève a commencé à se développer, la hiérarchie militaire, avec le soutien de l’impérialisme américain, a forcé Moubarak à démissionner. Dans ces deux pays, les vieux dirigeants ont été sacrifiés de sorte que la classe dirigeante puisse s’accrocher au pouvoir.

L’explosion initiale de joie a temporairement masqué le fait que les vieux régimes étaient toujours bel et bien au sommet de la société. Mais l’obtention de droits démocratiques, même limités, a donné aux travailleurs les moyens de lutter pour de meilleures conditions de vie, dans l’ensemble de la Tunisie et de l’Egypte. Par ce processus, la confiance et la compréhension des travailleurs ont augmenté, approfondissant par la même le processus révolutionnaire. Mais comment la classe ouvrière et la jeunesse peuvent-elles tirer de complètes conclusions révolutionnaires de leurs expériences ? Comment peut-on construire un mouvement capable de totalement changer la société ? Ce sont là des questions auxquelles les marxistes doivent répondre.

Le CIO essaye d’appliquer à la situation concrète actuelle les enseignements tirés des événements révolutionnaires du passé. La tâche à laquelle fait face la classe ouvrière n’est pas simplement de s’organiser, mais de parvenir au pouvoir, en tirant derrière elle les autres couches opprimées de la population.

En Egypte, le pouvoir réel reste entre les mains du Conseil suprême des forces armées. La revendication croissante d’un véritable gouvernement civil est progressiste, mais pas si cela signifie un gouvernement capitaliste, qui entrerait ensuite en conflit avec la classe ouvrière. Le CIO s’oppose à toute organisation de travailleurs participant et collaborant à n’importe quel gouvernement reposant sur le capitalisme. Le mouvement ouvrier doit se battre et faire grève pour créer un gouvernement des travailleurs et des pauvres.

Nous voyons déjà en Tunisie et en Egypte le sentiment croissant que le pouvoir est volé à la classe ouvrière, et que les travailleurs n’obtiennent pas ce qu’ils voulaient en entrant en lutte. Les changements de gouvernement ont été rapides en Tunisie, et les mobilisations de masse se sont succédées en Egypte, reflétant les différentes revendications du mouvement. Mais à ce stade, la clarté n’existe toujours pas concernant les objectifs du mouvement.

Nécessité d’un programme

Il est insuffisant de combiner une rhétorique révolutionnaire abstraite avec des revendications de type réformiste tout en refusant de mettre en avant la nécessité de renverser le capitalisme, comme le font quelques groupes de gauche. Il faut un programme capable de relier les nécessités quotidiennes à la nécessité cruciale de transformer fondamentalement la société, comme lors de la Révolution russe de 1917, quand le parti Bolchevique a combiné des slogans tels que ‘terre, pain, paix’ à ‘tout le pouvoir aux soviets’.

Un autre élément auquel les marxistes doivent faire face est celui de la religion, face aux mouvements religieux qui ont émergé à côté des mouvements ouvriers. Tous ne sont pas identiques. Construire le soutien pour les idées socialistes signifie de mettre en relation les questions démocratiques et sociales. En même temps, les socialistes doivent éviter de s’adapter de façon opportuniste aux mouvements religieux. Les hésitations et virages des dirigeants des Frères Musulmans en Egypte vis-à-vis des récentes protestations sont une illustration des pressions contradictoires à la base de leur mouvement. L’Egypte montre également les possibles dangers des conflits sectaires. Des dangers de ce type, ou à caractère national, sont également présents dans d’autres pays. C’est d’ailleurs cette crainte qui a été instrumentalisée par le régime de Bachar el-Assad en Syrie pour tenter de rester au pouvoir. Le régime a effrayé les chrétiens et les autres minorités avec le spectre du conflit sectaire qui s’est développé en Irak afin de les pousser à soutenir le régime.

Syrie et Libye

Les soulèvements en Syrie et en Libye ne se sont pas développés comme en Tunisie et en Egypte. Les régimes d’Assad et de Kadhafi disposent d’une assise plus forte au sein de la société par rapport à Ben Ali et Moubarak. En Libye, cela est partiellement dû aux revenus du pétrole, qui ont donné aux travailleurs libyens un niveau de vie légèrement plus élevé que dans le reste de la région, en dépit du taux de chômage élevé. Kadhafi et Assad utilisent aussi la crainte de d’une intervention impérialiste et sioniste.

En Libye, la révolte de la jeunesse s’est développée contre la corruption et la répression du clan dirigeant. Mais cela n’a pas immédiatement été suivi dans les mêmes proportions à l’ouest du pays, où vivent la majorité des Libyens. Au fur-et-à-mesure que la direction autoproclamée de l’opposition s’est adressée à l’impérialisme et a commencé à utiliser le vieux drapeau monarchiste, cela a aidé Kadhafi et a gêné la construction du soutien pour l’opposition à Tripoli et à l’ouest du pays. En Syrie, jusqu’ici, les protestations n’avaient pas encore affecté Damas et Aleppo, les deux plus grandes villes. Cela a toutefois maintenant commencé à changer, avec de grandes protestations à Aleppo. Si celles-ci pouvaient atteindre Damas, cela signifierait la fin du régime sous sa forme actuelle.

L’impérialisme craint une division de la Syrie ‘‘à al yougoslave’’ en différents Etats séparés, ce qui déstabiliserait la région entière, cela ouvre la possibilité de négocier avec Assad. Seul un mouvement ouvrier uni peut passer au-delà des divisions ethniques et religieuses.

Le bombardement de la Libye par l’OTAN ne constitue pas simplement une guerre pour le pétrole, mais aussi une guerre pour le prestige de l’impérialisme occidental. L’intervention militaire a provoqué de nombreuses discussions, certains à gauche reflétant l’opinion libérale selon laquelle ‘‘quelque chose devait être fait pour empêcher la répression de Kadhafi’’ et ont donc soutenu l’intervention militaire. Le Comité pour une Internationale Ouvrière s’était quant à lui inspiré de l’expérience des pays voisins de la Libye, où c’est la lutte de masse qui a renversé les dictatures, maintenant renforcée par la lutte croissante en Syrie. Un mouvement ouvrier indépendant possédant un programme indépendant pourrait conduire à la chute de Kadhafi et d’Assad. Avec l’adoption d’un programme socialiste, la possibilité est réelle de rompre avec l’impérialisme et de renverser le capitalisme. Les récents signaux selon lesquels la Grande-Bretagne, la France et d’autres puissances permettraient maintenant à Kadhafi de rester en Libye reflètent l’impasse militaire dans laquelle se trouve l’impérialisme et le contrôle que le régime exerce toujours à l’Ouest.

Ailleurs dans la région, le soulèvement au Bahreïn a temporairement été réprimé par les troupes saoudiennes, sujet sur lequel très peu a été dit par les divers gouvernements impérialistes. De petites protestations ont eu lieu en Arabie Saoudite, qui pourraient se développer à l’avenir. Au Maroc, des manifestations ont également eu lieu contre le paquet de réformes du roi, pour dire qu’elles sont insuffisantes. L’Algérie reste marquée par son expérience de guerre civile, mais ne restera pas immunisée longtemps aux mouvements révolutionnaires qui envahissent la région.

En Palestine, les protestations se sont développées aussi, tant contre le Hamas que le Fatah, les conduisant à conclure un pacte d’unité pour tenter de garder le contrôle de la situation. Au Liban se sont développées des protestations contre le sectarisme, mais la situation est également compliquée par les développements en Syrie. Même en Israël, les révolutions ont eu un effet, illustré par le mouvement de protestation et d’occupation de places (depuis lors, le pays a connu les plus grandes protestations de son histoire, NDLR).

A la fin de son introduction, Robert a noté que presque chaque décennie du 20ème siècle a connu des révolutions. Pourtant, seule la révolution russe de 1917 a été réussie, en raison de l’existence d’un parti qui avait une idée claire ce qui était nécessaire, et de comment le faire. Les Bolcheviques ont ainsi pu gagner le soutien de masse de la classe ouvrière. Le capitalisme peut seulement être renversé par le mouvement conscient de la classe ouvrière, ce que vise à construire le CIO.

Témoins de Tunisie et d’Egypte

Deux orateurs de la région ont illustré les processus à l’oeuvre en Egypte et en Tunisie. Lors du Congrès Mondial du CIO qui s’est tenu en décembre 2010, nous avions prévu que la situation en Egypte était extrêmement tendue et pouvait conduire à des mouvements de masse, mais nous ne nous attendions pas à ce que cela éclate aussi rapidement. Maintenant Tantawi, le chef du Conseil suprême des forces armées en Egypte, prétend ‘‘préserver les gains de la révolution’’. Sous la pression des énormes manifestations qui se sont à nouveau développées et avec la réoccupation de la place Tahrir, le gouvernement a annoncé plus de concessions, comme celle de diminuer l’âge pour participer aux élections de 30 à 25 ans, d’assurer que la moitié au moins des membres du nouveau Congrès des Peuples seraient des ouvriers et des paysans, et de supprimer la loi d’exception si détestée (à l’exception des ‘bandits’).

Ces annonces n’ont toutefois pas suffit à satisfaire les protestataires, qui veulent aussi la suppression de toute mention de la famille de Moubarak sur les lieux publics. Parallèlement, le gouvernement tente de limiter le mouvement en prenant, par exemple, des mesures antigrèves. Ces développements, combinés à la politique économique du gouvernement, signifient clairement pour les ouvriers que ce gouvernement est un gouvernement de la contre-révolution, pas de la Révolution. Quand les grèves commencent à se développer, le gouvernement et le Grand Capital clament haut et fort que cela fait reculer l’économie. La classe ouvrière va davantage entrer en conflit avec le gouvernement. Le lendemain de la chute de Moubarak, l’atmosphère était à l’unité entre l’armée et la population. Cela change actuellement, mais l’alternative n’est pas claire aux yeux des travailleurs.

Les cinq principaux partis de gauche manquent de stratégie. Certains estiment même que les élections devraient être remises à plus tard, jusqu’à ce qu’un front populaire soit organisé, qui inclurait également des représentants des partis capitalistes. Le CIO met en avant la nécessité d’un front unique véritable des organisations des travailleurs et celle de la création d’un parti des travailleurs de masse.

Un camarade tunisien a parlé, et a souhaité que tous les participants à l’école d’été puissent vivre de semblables développements révolutionnaires. Les racines de la lutte ne se situent pas dans ‘Facebook’, mais dans les luttes ouvrières de 2008, fortement réprimées. Mais le régime, en dépit de sa dureté, du contrôle des médias, de l’infiltration des syndicats et des mouvements étudiants, en dépit aussi du soi-disant ‘miracle économique’ a été incapable de contenir les contradictions croissantes dans la société. Toutes les forces politiques, à l’exception du Parti Communiste Ouvrier de Tunisie (de type maoïste) et d’une poignée de marxistes avaient signé un pacte avec Ben Ali après le coup de 1987.

Mais ce régime qui paraissait invincible s’est décomposé. ‘‘Nous voulons renverser le système’’ était un slogan populaire, mais ce que cela signifie concrètement est bien peu clair aux yeux de beaucoup. Les travailleurs et les pauvres sont déterminés à défendre la révolution. Ils tentent dans les faits de réaliser la ‘‘révolution permanente’’, bien qu’ils n’aient jamais lu Trotsky.

Le régime est toujours en place en dépit des changements opérés dans les ministères. Il fait campagne contre les grévistes, et les amis de Ben Ali dirigent toujours la fédération syndicale UGTT, qui doit être nettoyée par les syndicalistes.

Le futur de la révolution tunisienne est important pour les travailleurs et les pauvres partout à travers le monde. L’unification de toutes les luttes dans le but de renverser le système est essentielle. C’est là la tâche des marxistes à travers tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

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Première page de Lutte Socialiste