Pérou : Ollanta Humala remporte les élections présidentielles – Quelles perspectives pour la classe ouvrière ?

La nuit du 5 juin dernier, des milliers de personnes ont célébré la victoire électorale de leur candidat, Ollanta Humala, sur la Plaza Dos de Mayo au centre de Lima. Parmi eux se trouvaient surtout des militants syndicaux ou issus des différents mouvements de lutte du pays. L’élection d’Ollanta Humala a créé beaucoup d’espoirs pour des changements radicaux sur les plans politique, social et économique dans ce pays andin. Mais c’est surtout la force de la classe ouvrière qui déterminera l’orientation de ces changements.

Par Tim (Bruxelles)

Avec ses 51,5% des voix, le populiste de gauche Ollanta Humala a battu son adversaire Keiko Fuijimori, qui a su convaincre 48,5% de l’électorat. Ce résultat est arrivé après une lutte électorale extrêmement tendue, déjà commencée lors des élections régionales et locales d’octobre 2010. Ces dernières avaient été de cuisantes défaites pour les partis traditionnels du Pérou, qui avaient tous perdu contre des candidats ‘‘indépendants’’, et souvent peu connus. Il s’agissait d’une punition suite à la politique néolibérale que ces partis ont mené : une politique où la forte croissance économique s’est accompagnée d’une large croissance de la pauvreté.

Néanmoins, les favoris des sondages pour la présidentielle – l’ancien bourgmestre de Lima, Luis Castañeda, l’ancien président Alejandro Toledo et l’ancien premier ministre Pedro Pablo Kuczynski – se sont obstinés à répéter qu’ils avaient l’intention de poursuivre cette politique s’ils étaient élus. Mais tous les sondages, les uns après les autres, leur donnaient tort. Après le premier tour des élections en avril, seuls deux candidats restaient en lice: le populiste de gauche Ollanta Humala et Keiko Fujimori, la fille de l’ancien dictateur Alberto Fujimori, qui a régné sur le pays entre 1990 et 2000, jusqu’à être chassé du pouvoir par un soulèvement populaire.

Mais entre ces deux candidats pour le deuxième tour, les choses restaient très tendues. Fujimori a pu compter sur un certain soutien, surtout parmi les couches les plus pauvres de la population, basé sur une politique clientéliste suite à l’accès de certains à des ressources limitées (électricité, eau, …) permises par ‘‘papa’’ Fujimori dans les années ’90. A côté de ça, Fujimori a reçu le soutien de l’immense majorité de la presse bourgeoise, les entrepreneurs et les partis traditionnels, qui craignaient que leurs privilèges ne soient mis en danger par les réformes économiques et sociales que Humala avait promis. Ils préféraient clairement un retour au régime autoritaire fujimorien plutôt que de devoir partager une partie de leurs richesses avec les travailleurs et les pauvres du pays.

Humala a, de son côté, obtenu son soutien principalement parmi les mouvements sociaux et la classe ouvrière organisée du Pérou. Beaucoup de militants ont placé beaucoup d’espoir en Humala et ce qu’il pourrait faire pour les revendications de changements sociaux et économiques des pauvres et des travailleurs. Ces dernières années, le Pérou a connu une grande inflation de luttes.

Le pays a connu une des plus grandes croissances économiques au monde (10% de croissance du PNB en 2010) mais, en même temps, 1 Péruviens sur 3 vit dans l’extrême pauvreté. La croissance économique et la spéculation internationale sur la nourriture a également provoqué une forte croissance des prix pour les denrées de base, une augmentation qui n’a pas été suivie par la hausse des salaires des ménages. Le mouvement ouvrier péruvien a une longue tradition de lutte et, ces dernières années, les mineurs, les dockers, les professeurs d’écoles et les travailleurs du secteur non-marchand ont, entre autres, mené des luttes pour de meilleures conditions de travail et de vie. Toute une série de ces mouvements avaient aussi un programme politique très offensif: les mineurs demandaient ainsi, en plus d’augmentations de salaires, que leurs entreprises payent des taxes (le secteur minier est pour ainsi dire totalement exempté de taxes sur les profits). Dans certaines régions, ils ont même lutté sous la revendication de la nationalisation du secteur minier dans son entièreté. Une autre revendication politique importante dans beaucoup de ces mouvements est un changement radical de la constitution. La nationalisation des secteurs clés de l’industrie (comme l’extraction de gaz, de pétrole et minière) est proposée, de même que la transition de l’emprise des multinationales actives dans le secteur agricole vers des coopératives gérées par les paysans et les consommateurs. Une des promesses électorales d’Ollanta Humala est effectivement d’opérer ce changement de la constitution, mais il est toutefois resté très vague durant toute la campagne électorale concernant ce sur quoi devaient porter les modifications.

Cela illustre directement la faiblesse la plus importante d’une figure comme OIlanta Humala : il refuse jusqu’à présent de faire un choix clair entre la classe ouvrière et la bourgeoisie du pays. En essayant d’attirer à lui les électeurs du centre politique, Ollanta a changé son image de partisan d’Hugo Chavez au Venezuela pour afficher des liens politique très étroits avec l’ancien président brésilien Lula. Des rumeurs font ainsi état de conseillers politiques brésiliens membres du PT, le parti de Lula, partis au Pérou soutenir la campagne d’Ollanta. Ce choix explique aussi pourquoi Ollanta a eu du mal à toucher les pauvres restés derrière Fujimori : il ne propose pas assez d’alternatives concrètes face aux promesses – très limitées – qu’a faites Fujimori envers cette couche. Le programme d’Ollanta propose surtout des réformes au sein du système capitaliste : une augmentation des impôts des grandes entreprises (qui sont effectivement très bas au Pérou), renégocier les contrats d’exploitation des multinationales, utiliser ces moyens pour investir dans un programme massif d’investissements dans l’enseignement et l’infrastructure,… Humala qualifie sa politique de réforme d’une ‘‘économie de marché’’ vers une ‘‘économie nationale’’, alors qu’il ne parle presque pas du fonctionnement anarchique de l’économie de marché capitaliste…

Il est clair qu’une telle politique ne répondra pas aux besoins et attentes des pauvres et travailleurs qui l’ont élu. La croissance économique actuelle du Pérou est surtout basée sur les prix élevés des matières premières que le Pérou exporte, et sur les capitaux étrangers qui cherchent des profits à court terme dans le pays. Ces deux facteurs sont très instables. De plus, une série de représentants de multinationales et de grandes entreprises péruviennes ont menacé de faire fuir les capitaux et de recourir au lock-out (une grève patronale qui consiste à provisoirement fermer une entreprise) au cas où le président était réellement décider à opérer des réformes trop radicales. De l’autre côté, les représentants de toute une série de mouvements de lutte attendent beaucoup d’Ollanta : ils veuillent en premier lieu que la forte répression de l’armée et la police contre les mouvements sociaux s’arrêtent, mais ils réclament aussi des réformes rapides et radicales. Beaucoup de militants savent qu’ils seront obligés d’occuper les rues pour revendiquer cela, mais ils espèrent qu’Ollanta Humala choisira leur camp.

La classe ouvrière va passer par une période très intéressante au Pérou. Malgré la force historique de la gauche radicale et révolutionnaire du pays, c’est la première fois qu’un candidat populiste de gauche y remporte les élections. Le pays a jusqu’à présent été, avec la Colombie, l’un des piliers du soutien à l’impérialisme américain en Amérique Latine, une situation qui va probablement changer. La direction que va prendre Humala est néanmoins fort incertaine. Acceptera-t-il les revendications des mouvements de lutte qui l’ont porté au pouvoir ? Décidera-t-il de rompre avec ces militants et de mener une politique en faveur des riches et des multinationales ? L’élection d’Humala a fait naitre de grands espoirs pour des améliorations pour les couches larges de la population, mais ces réformes ne s’effectueront en définitive qu’au travers de la lutte et pas grâce au palais présidentiel.

Finalement, Humala dispose d’une marge limitée. Même s’il accepte une partie des revendications du mouvement ouvrier péruvien et opère des nationalisations et d’autres réformes progressistes, il risque de faire face à des sabotages de l’armée et à des lockouts de la part de multinationales. Seule une politique socialiste qui placerait les secteurs clé de l’économie sous le contrôle démocratique de la population pourrait satisfaire les revendications et les besoins des pauvres et des travailleurs au Pérou.

  • augmentation du salaire minimum vers 2.000 soles/mois
  • formalisation des secteurs ‘‘informels’’ de l’économie, avec de vrais contrats et droits de travail
  • instauration d’une coopérative nationale, contrôlée par les syndicats et les organisations paysannes, pour organiser la distribution de la production agricole et assurer des prix honnête pour les paysans et les consommateurs
  • nationalisation du secteur minier, de l’exploitation de gaz et de pétrole, des banques, du secteur du transport et des 500 plus grandes entreprises du Pérou, et mise sous contrôle ouvrier de ces entreprises
  • investissements massifs dans l’enseignement et les soins de santé, et construction d’une bonne infrastructure routière, ferroviaire et de transport public
  • arrêt de la répression brutale de la police et l’armée contre les mouvements de lutte : mise en procès des officiers et responsables politiques pour les victimes de la répression de ces dernières années. L’armée et la police doivent être placées sous le contrôle démocratique du mouvement ouvrier et des comités de quartiers
  • organisation d’un mouvement national pour un changement de la constitution, organisé dans les entreprises, les quartiers, et les régions rurales, avec des représentants démocratiquement élus qui éliront une Assemblée Constituante Nationale
  • pour une politique socialiste, où les richesses seront utilisées pour la majorité de la population, et plus au bénéfice des multinationales et d’une élite richissime.
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Une de Lutte Socialiste