Soulèvement populaire au Maroc. Le régime ébranlé

Action de solidarité organisée ce 8 juillet à Bruxelles.

Depuis le mois d’octobre et la mort d’un marchand de poisson, Mouhcine Fikri, des suites d’une opération de police, le Rif, au Nord du Maroc, est en ébullition. Le régime a tout d’abord compté sur l’essoufflement du mouvement, puis a tenté d’acheter ses activistes et de les criminaliser. Finalement, de nombreux activistes – parmi lesquelles Nasser Zefzafi, la principale figure de la contestation jusque-là, ont été arrêtées depuis la fin du mois de mai (plus d’une centaine) mais, là aussi, les autorités ont été mises en échec. Le mouvement se poursuit et ne se limite plus à la région du Rif !

Par Nicolas Croes, article tiré de l’édition d’été de Lutte Socialiste

Les raisons de la colère

Le décès de Mouhcine Fikri dans le port de pêche rifain d’Al-Hoceima a directement été considéré comme une conséquence de la politique menée dans le Rif. Immédiatement, des manifestations ont éclaté. Le Maroc est un pays particulièrement touché par la pauvreté (60% des Marocains vivent dans la pauvreté et dans le besoin selon un rapport des Nations Unies de 2016), mais la population du Rif fait généralement face à des difficultés plus dures encore.

Comme l’explique Nawal Ben Aissa, une mère de famille devenue figure de proue de la contestation ; ‘‘Le Rif est broyé par le cancer. Ici, dans chaque famille vous rencontrez non pas un cas ; mais, des cas de cancer. C’est la conséquence de l’usage de gaz toxiques par l’occupant espagnol. Le Rif est décimé par le cancer et la marginalisation. Nous n’avons pas d’hôpitaux capables de soigner toutes ces variétés de cancers. Dans ma demeure, de sorte à les rapprocher des soins, j’ai hébergé de nombreuses victimes de ce fléau venues de lointaines montagnes. Des zones montagneuses enclavées, dépourvues de routes et tenues hors du monde par la pauvreté et le dénuement. Des femmes broyées par le cancer, la pauvreté, qui ne subsistent que par la charité qui leur est donnée par les bonnes âmes. Voilà la réalité du Rif, broyé dans tous les droits.’’

Cette région manque cruellement d’infrastructures, de fonctionnaires, d’emplois, etc. depuis longtemps déjà. Mais l’émigration a constitué une sorte de soupape de sécurité pour le régime. Des millions de gens ont quitté le pays (30 % des Rifains ont ainsi émigré en Europe) et les ressources qu’ils renvoyaient à leurs familles étaient cruciales pour leur survie. Mais, depuis 2008 et la crise économique, les migrations se sont en bonne partie arrêtées.

Cependant, si la région du Rif a ses particularités historiques, sociales et économiques, elle est loin d’être la seule à éprouver des difficultés grandissantes et le régime a très vite craint la contagion de la colère populaire et l’exemple de la lutte d’Al Hoceima. Un militant associatif expliquait ainsi le 29 mai dernier sur le site Média24 : ‘‘A Casablanca où je vis, cela fait plusieurs semaines que j’entends gronder la colère dans les taxis et dans les cafés, mais aussi chez les classes moyennes prises en étau, entre crédits, charges familiales, d’éducation, médicales et des revenus qui n’augmentent pas. (…) Les Rifains sont les premiers à réagir, aujourd’hui, mais je suis presque certain, que si la création de valeur et d’emplois ne décolle pas, à court terme, on va voir émerger des Zefzafi dans tous les quartiers péri-urbains à fort taux de chômage. Et Nasser risque de passer pour le plus doux d’entre eux… (…) Tous les ans, 300.000 jeunes arrivent sur le marché du travail, pour seulement 30.000 emplois créés en moyenne par an, soit 270.000 jeunes sans- emploi de plus, chaque année. Faites le calcul sur 10 ans. ’’ Comme le résume Aboubakr Jamaï, professeur à l’Institut américain universitaire à Aix-en-Provence : ‘‘Le Maroc fait face à un désespoir social et économique’’.

‘‘Nous sommes à un point de non-retour’’

Quand la répression est passée à la vitesse supérieure à la fin du mois de mai, le régime entendait couper la tête du mouvement puisqu’il était décidé à ne pas s’essouffler. Selon les autorités, pas moins de 700 sit-in ont eu lieu dans la province pour cette période, dont 150 dans la seule ville d’Al-Hoceïma, soit une moyenne de quatre sit-in par jour ! Mais le ‘‘fouet de la contre-révolution’’ a redonné une certaine vigueur au mouvement et les manifestations de solidarité ont largement débordé le cadre du Rif et du nord du pays. Des sit-in et rassemblements de solidarité ont été organisés à Rabat, Casablanca, Meknès et ailleurs en réunissant plus de monde que par le passé en dépit de la violence policière exercée sur les manifestants.

Au même moment, l’hebdomadaire TelQuel titrait : ‘‘Privé de ses leaders, le hirak [le ‘‘mouvement’’] s’organise’’ et de nouveaux visages apparaissaient sur le devant de la scène. Parmi eux, celui de Nawal Benaissa, ce qui est révélateur de la place qu’ont prise les femmes dans le mouvement. Comme elle l’explique, les femmes ‘‘ont vraiment pris leur place à partir du 8 mars [la Journée internationale des droits des femmes]. On a manifesté, pas pour célébrer cette journée, mais pour dénoncer notre situation’’. Leur présence est devenue massive à partir du 26 mai : ‘‘Après les arrestations de militants, les femmes n’avaient plus le choix. Elles devaient sortir dans la rue pour soutenir leur mari et leurs enfants.’’ Une d’entre elles expliquait ainsi pourquoi la répression ne parvenait pas à étouffer le mouvement : ‘‘Nous sommes à un point de non-retour’’.

3 jours de grève générale en juin

Après l’interpellation de Nasser Zefzafi, un appel à une grève générale de 3 jours a été lancé à partir du 1er juin afin d’exiger la libération des activistes emprisonnés. À Al Hoceima, la quasi-totalité des magasins du centre-ville étaient donc fermés et la grève a été très bien suivie, de même que dans les villes voisines d’Imzouren et Beni Bouyaach. À Imzouren, qui a particulièrement été frappée par la répression, une importante manifestation a également pris place. Ailleurs dans le pays, des sit-in et rassemblements de solidarité ont vu le jour, jusqu’à Rabat et Casablanca à nouveau.

Al Hoceima a derrière elle une longue tradition de lutte, contre la colonisation, mais aussi durant les ‘‘émeutes du pain’’ en 1984 de même qu’en 2011, au moment de la vague de soulèvements de masse qui a déferlé sur l’Afrique du Nord et le Moyen- Orient. Mais c’est dans tout le pays que sont présentes les graines de la révolte, à l’image de ses mineurs de la ville d’Imiter en lutte avec occupation de leur entreprise depuis 2011. Une région désertique où le chômage règne en maître, secouée par un conflit social et environnemental qui dure depuis l’été 2011.. L’appel à la grève générale représente un sérieux pas en avant qui illustre quelle est la force des travailleurs et quelle est leur capacité de bloquer l’économie du pays.

L’importance de la structuration du mouvement a été mise en lumière par les diverses arrestations. Des comités de quartiers ont commencé à s’organiser et ont subi une sorte d’épreuve du feu avec les trois jours de grève générale. Dans une interview accordée au MO magasine, Nasser Zafzafi expliquait à la veille de son arrestation que des réunions et rassemblements organisés durant l’été allaient notamment s’occuper de proposer un programme spécifique aux membres de la diaspora marocaine de retour dans leurs familles durant leurs vacances : ‘‘Nous voulons que d’une part, ils puissent comprendre ce qu’il se passe dans notre région, mais d’autre part aussi leur offrir une plateforme où ventiler leurs propres revendications. Nous devons travailler ensemble.’’

Cette pratique de comité de base doit être élargie en assurant qu’ils fonctionnent de la manière la plus démocratique possible. Il s’agit du lieu idéal non seulement pour préparer les actions à venir, mais aussi pour affiner le programme de revendications économiques, sociales et culturelles du mouvement et pour discuter de la meilleure manière d’étendre la lutte à tout le pays… et même au-delà !

Ces lieux de débats devront également aborder l’alternative vers laquelle se diriger. Répondre à la brutale urgence sociale qui marque ce pays exige non seulement de se débarrasser du pouvoir assassin, mais aussi d’assurer que les richesses du pays ne soient plus pillées par une infime élite, qu’elle soit marocaine ou étrangère, mais contrôlées par la collectivité. Et l’on ne contrôle pas ce que l’on ne possède pas. Seule la collectivisation démocratique des principaux leviers de commande de l’économie permettra d’établir une planification de l’économie qui lui permettra d’être au service de la population, contrairement aux plans ‘‘Émergence’’, ‘‘Émergence II’’ ou ‘‘d’accélération industrielle’’ du régime qui n’ont eu pour effet que d’enrichir l’élite. C’est également sur cette base, en rompant avec le capitalisme et en avançant vers le socialisme, qu’il sera enfin possible de trouver une solution harmonieuse à la question nationale et à l’oppression des Amazighs basée sur l’autodétermination des peuples et la solidarité.

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