Interview du député européen irlandais Joe Higgins

"Le ‘Oui’ au Traité de Lisbonne sera utilisé pour faire payer aux gens ordinaires le lourd prix de la crise dans les années à venir"

Au lendemain du second vote sur le Traité de Lisbonne en Irlande, nous avons discuté avec Joe Higgins, député européen du Socialist Party en Irlande, notre parti-frère au sein du Comité pour une Internationale Ouvrière. Le Socialist Party a joué un rôle prépondérant dans la campagne du référendum pour le « No » au Traité – en diffusant plus de 6.000 affiches et de 500.000 tracts. Joe Higgins a figuré quotidiennement en bonne place dans les médias.

Propos recueilli par Paul Murphy

Peux-tu expliquer pourquoi il y a eu 67% de «Oui» au traité de Lisbonne cette année?

Il est très important de comprendre que le vote « Oui » ne signifie pas un soutien pour le gouvernement ou pour le Traité de Lisbonne. Une campagne massive exploitant la peur face à la crise a été menée par l’ensemble de l’establishment: le grand patronat est intervenu de manière très directe, l’ensemble des partis politiques de l’establishment et la majorité des dirigeants syndicaux ont brandi la menace de désastreuses conséquences économiques si le « Non » l’emportait une nouvelle fois. Dans le contexte de crise économique profonde, ils ont réussi à effrayer les gens en les poussant à voter « Oui » par peur des conséquences d’une victoire du « Non », et à utiliser l’espoir que l’adoption du traité pourrait améliorer les perspectives d’une reprise économique en Irlande.

Mais cette victoire au référendum se révélera sûrement une victoire à la Pyrrhus pour les partisans du Traité. Le peuple irlandais a été inondé de promesses de redressement économique, d’investissements et d’emplois si le vote positif l’emportait. Mais Lisbonne ne pourra évidemment pas offrir tout cela. En lieu et place de cela, le résultat du référendum sera utilisé pour faire payer aux gens ordinaires le lourd prix de la crise dans les années à venir. Le mensonge de la reprise économique et les méthodes d’intimidation de la campagne du « Oui » reviendront hanter l’establishment et augmenter la colère dans la société. Une des caractéristiques les plus notables de la campagne a été son caractère inégal. J’estime que les partisans du Oui ont dépensé pour leur campagne 10 fois plus que ceux qui défendaient le Non. Ryanair et Intel ont, à eux deux, dépensé jusqu’à un million d’euros. Le caractère partisan des médias était également flagrant. Une étude a montré que, dans la dernière semaine de campagne, 65% de la couverture de la presse écrite appelait à voter « Oui » et seulement 15% plaidait pour un vote négatif.

Peux-tu nous en dire plus sur la crise économique actuelle en Irlande?

L’économie s’est effondrée de manière spectaculaire en Irlande. Le dernier rapport de la Commission Européenne dit que l’économie se contractera de près de 9% cette année. Pour bien comprendre l’impact de cette chute, il faut savoir que les taux de croissance du soi-disant « Tigre celtique » atteignaient régulièrement 8 ou 9% par an.

La situation actuelle est due à une double crise du capitalisme irlandais. D’un côté, la récession internationale a eu un impact très important sur l’Irlande en tant qu’économie dépendante des exportations et des investissements étrangers directs. D’un autre côté, il y a également eu l’effondrement d’une énorme bulle immobilière interne, analogue à celle des États-Unis. La réalité est que les deux principales sources de la croissance économique dans les première et deuxième phases du boom précédent – les investissements étrangers directs, puis le boom de la construction – ont toutes deux été interrompues par la crise internationale et l’éclatement de la bulle immobilière. L’Irlande est aujourd’hui confrontée à une longue période de crise économique.

Cela a entraîné une baisse significative du niveau de vie des travailleurs. Le chômage a explosé : il atteint maintenant le chiffre de 390.000 personnes. D’ici la fin de l’année prochaine, il pourrait s’élever jusqu’au chiffre ahurissant de 575.000 – c’est-à-dire, en pourcentage, plus qu’aux États-Unis pendant la Grande Dépression !

Ceux qui ont encore un emploi, que ce soit dans le secteur privé ou les services publics, ont subi une série d’attaques. Les employeurs ont utilisé la récession pour tenter d’augmenter la rentabilité en attaquant les salaires et les conditions de travail.

Quelle a été la réaction du gouvernement et des patrons face à cette crise?

Le gouvernement repose sur une coalition du Fianna Fail, qui est le principal parti capitaliste, et du Parti Vert. Il a mené une politique néolibérale très dure, assurant le renflouement des banques tout en faisant payer la charge à la classe ouvrière. Pendant qu’ils proposaient de donner 54 milliards d’euros aux banques pour racheter les créances à risque, ils ont procédé à des milliards d’euros de réductions dans les services et les allocations publiques. Le budget de décembre contiendra sans aucun doute une nouvelle vague de coupes.

Le gouvernement a commandé un rapport qui recommande des réductions de dépenses à hauteur de 5,4 milliards d’euros. Si toutes les coupes conseillées étaient mises en œuvre, il y aurait plus de 17.000 suppressions d’emplois dans le secteur public. Les soins de santé subiraient des réductions spectaculaires, avec plus de 6.000 suppressions d’emplois envisagées. Il existe également un plan visant à réintroduire des taxes sur l’eau, qui avaient été précédemment combattues par une campagne massive de non-paiement dirigée par le précurseur du Socialist Party.

Comment ont réagi les travailleurs et les syndicats à cette politique?

Il y a une colère énorme parmi les travailleurs contre la politique de ce gouvernement. Malheureusement, la direction syndicale a joué un triste rôle. Le Secrétaire général du Congrès irlandais des Syndicats a, de manière honteuse, marqué son accord avec la nécessité de réduire les dépenses et s’est juste montré en désaccord avec le calendrier – les coupes devraient, selon lui, être étalées sur une plus longue période.

Le mouvement syndical a pourtant appelé ces derniers temps à de grandes manifestations nationales. Du point de vue de la direction syndicale, il s’agit de gagner une influence pour préparer la négociation avec le gouvernement afin d’atténuer les aspects les plus néfastes de ces assainissements. En février 2009, une manifestation particulièrement nombreuse a rassemblé 120.000 personnes et a débouché sur le projet d’une journée de grève générale, mais qui a ensuite été annulée par la direction syndicale.

Le Socialist Party appelle à transformer de telles mobilisations en de véritables plans d’action pour combattre les plans budgétaires du gouvernement. Un appel de ce type de la part du mouvement syndical recevrait un appui massif des travailleurs et pourrait jeter les bases d’une chute du gouvernement sur la question du budget.

Comment vois-tu les perspectives pour la gauche en Europe dans les années à venir?

Au Parlement européen, sur la plupart des questions, une grande coalition s’opère entre les deux grands blocs, les « Socialistes & Démocrates » et le Parti Populaire Européen (démocrates-chrétiens et conservateurs). Cela a été illustré de manière frappante dans le débat sur Lisbonne, tant en Irlande qu’au niveau européen. En Irlande, le Parti travailliste [l’équivalent de notre PS dirupien – NDLR], en collaboration avec des secteurs de la direction syndicale, a joué un rôle délétère en essayant de créer l’illusion que Lisbonne créerait une Europe sociale. Au Parlement européen, ils ont collaboré avec les autres grands groupes pour proclamer à plusieurs reprises la nécessité vitale pour l’Irlande de faire passer Lisbonne.

La principale question politique dans toute l’Europe est donc la nécessité de construire de nouveaux partis de masse des travailleurs. La dernière série d’élections a montré que les travailleurs cherchaient une alternative. Les médias avaient annoncé que les élections en Allemagne seraient une défaite pour la gauche et une victoire pour la droite. La réalité a été pourtant très différente. Tant le SPD (social-démocratie) que la CDU (démocratie-chrétienne) ont subi un recul, mais Die Linke a réalisé des résultats très importants, obtenant près de 12% des voix. De même au Portugal, où le Bloc de Gauche a fait une percée électorale importante, emportant près de 10% des voix, tandis que le Parti Communiste Portugais obtenait 8%. Le Bloc de Gauche et Die Linke ont désormais de grandes opportunités, mais seulement s’ils mettent en avant une stratégie indépendante, qui inclut l’opposition aux politiques pro-capitalistes de la social-démocratie.

Ces résultats donnent de fortes indications du soutien potentiel qui existe pour les idées de gauche et socialistes parmi les travailleurs. Ils doivent être utilisés pour plaider en faveur de la nécessité et de possibilité de construire de nouvelles formations ouvrières dans d’autres pays. Je pense que le Comité pour une Internationale Ouvrière peut jouer un rôle important dans ce processus – en participant au développement de ces partis, et aussi en appuyant la nécessité cruciale d’un programme socialiste clair.

www.joehiggins.eu

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