Comment les syndicats peuvent-ils éviter que les familles des travailleurs paient la crise?

La tempête sur les marchés financiers s’est – provisoirement – calmée. Les banques, toujours assistées par les Etats, promettent à nouveau des bonus royaux1. Les managers s’accordent des salaires annuels que nous ne pourrons pas gagner en toute une vie. Les actionnaires pensent à nouveau à exiger le rendement le plus élevé dans le délai le plus court. Pour tous ces gens, il semble que la récession est finie. Pour nous, la crise n’a même pas encore atteint sa vitesse de croisière. De plus, les dettes ont été « déménagées » des banques vers les Etats et ceux-ci veulent les faire passer maintenant aux travailleurs et leurs familles. Comment éviter cela ?

Par Eric Byl

Socialisme 2009

Le Parti Socialiste de Lutte vous invite à participer à Socialisme 2009, un week-end de discussion et de formation sur la lutte contre les conséquences de la crise et la nécessité d’une alternative socialiste. Le samedi 24 octobre, un café syndical réunira des orateurs de Belgique et d’ailleurs (entre autres des délégués de Total, Bekaert,…). Plus d’infos

Les autorités ont versé des milliards dans le secteur bancaire afin de “casser la chute”2. Pendant ce temps, les revenus des impôts ont fondu et les dépenses sociales ont crevé le plafond3. Le gouvernement a essayé d’adoucir la pilule avec des «mesures de crise» temporaires, principalement aux frais de la sécurité sociale4. C’est ce qui explique qu’un ouvrier sur cinq dans l’industrie est en chômage technique. Les syndicats ont accepté tout cela pour éviter le pire. Mais cela n’a pas pu freiner l’explosion du chômage officiel, qui a même augmenté de 40% chez les jeunes5. Le pire est d’ailleurs toujours à venir.

Soins de santé

Ces mesures de crise ont eu aussi pour effet de creuser le trou dans la sécurité sociale à plus de 5 milliards d’euros. Quelqu’un va devoir payer la note. Les malades par exemple. La FEB veut geler jusqu’en 2011 puis limiter à 2,5% jusqu’en 2013 la norme de croissance de 4,5% dans les soins de santé, un chiffre qui a pourtant été calculé pour assumer les frais qui accompagnent le vieillissement de la population. Pour la FEB, une telle mesure devrait rapporter 10 milliards d’euros en 4 années. Elle propose aussi d’imposer une ‘franchise’ de 150 euros à payer par le patient pour les consultations, les soins dentaires et les prescriptions. A quoi les mutuelles répondent qu’encore plus de gens postposeront la visite médicale si la facture est encore plus salée.

Les syndicats veulent économiser «autrement», par l’extension du modèle kiwi. Ce modèle laisse le marché déterminer ‘librement’ les prix des médicaments mais seul le «meilleur» médicament serait encore remboursé. Les partisans de ce système espèrent ainsi diminuer la facture de la sécurité sociale. Nous craignons plutôt que les patrons du secteur pharmaceutique utilisent les intérêts des patients pour mettre la pression sur les conditions de travail et de salaire des travailleurs. Pourquoi ne pas revendiquer la nationalisation du secteur pharmaceutique comme premier pas vers un service national public de santé ?

Pensions

Les retraités se trouvent aussi dans la ligne de feu. Selon le patronat, les pensions des fonctionnaires, les seules à être liées au bien-être, sont “intenables”. Nous devrions travailler plus longtemps ou nous satisfaire d’une pension partielle. Ce qui est apparemment « tenable » pour nos patrons, c’est que la moitié des pensionnés doivent se démerder avec moins de 1000 € par mois et qu’un pensionné sur quatre risque de sombrer dans la pauvreté…

Luc Cortebeeck, le président de la CSC, a déclaré qu’“il n’était pas question de revenir sur la liaison au bien-être des allocations sociales ”. Mais lui aussi essaie de se donner un air “raisonnable” en proposant de diminuer la réduction d’impôts sur l’épargne-pension et les chèques services. Cela fait des années que l’on encourage les ménages de travailleurs à compenser par l’épargne-pension le démantèlement de la pension légale. Ils sont maintenant 1,3 million à y recourir, 2,5 millions si l’on compte aussi l’épargne-pension sous forme d’assurance6. Beaucoup de ménages de travailleurs et de retraités font d’ailleurs appel aux chèque-services pour toutes sortes de petits boulots. S’attaquer à leurs “privilèges”, c’est tout comme l’attaque de la FGTB contre les indépendants7, offrir un cadeau à la droite. Ce n’est pas eux qu’il faut viser, mais les familles riches dont les fortunes se comptent en centaines de millions voir même en milliards d’euros8.

Qui devra se serrer la ceinture?

Actuellement, les épaules les plus faibles portent déjà les charges les plus lourdes. Est-ce maintenant encore à nous de payer pour sauver les bénéfices des banques et des grandes entreprises?

La crise bancaire n’a pas seulement plombé la sécurité sociale mais toute l’économie. Pour sauver l’économie de marché, les autorités fédérales ont creusé un trou de 25 milliards d’euros. Si elles ne remplissent pas ce trou, la dette publique, qui est déjà de 321 milliards d’euros, atteindra 100% du PIB en 2010 et, à politique inchangée, 137% en 2020, un record pour notre pays9. Les propriétaires de capitaux ne sont guère tentés de prêter à un pays qui a une telle dette. Pour obtenir quand même des prêts, les autorités seront obligées de payer un intérêt plus élevé. Or quand les taux d’intérêts montent, l’amortissement des dettes pèse plus lourd. Un effet boule de neige risque ainsi de se produire et le poids des intérêts sur la dette rendra toute politique impossible. Pour éviter le pire, on nous demandera une nouvelle fois de nous serrer la ceinture. Préparez-vous à ce que la presse nous bombarde avec de tels arguments au cours des semaines à venir10.

Les patrons catholiques flamands du VKW ont dévoilé leurs intentions. Ils veulent faire payer ce qu’ils appellent les “happy few”11, c’est-à-dire ceux qui ont encore un boulot, par «une modération salariale accrue et une réduction du train de vie des autorités»12. Lors du dernier Accord interprofessionnel, les syndicats se sont laissé piéger par ce raisonnement. Lorsque l’on parle de réduction du train de vie des autorités, on vise les 800.000 fonctionnaires, dont 500.000 partent à la retraite entre 2010 et 2020. Ce n’est pas donc un hasard si les pensions des fonctionnaires sont à l’ordre du jour.

Un effort pour tout le monde?

Pour faire accepter cela, les divers gouvernements sont obligés de créer l’illusion que “tout le monde” participe à l’effort, surtout en Wallonie. Ainsi le président du PS, Di Rupo, veut frapper les mouvements spéculatifs boursiers, faire payer aux banques une prime d’assurance à l’Etat, limiter les intérêts notionnels à la partie du capital qui dépasse le minimum légal obligatoire, lutter contre la fraude fiscale et remettre en cause la réduction du barème d’impôt de 55% à 50% pour ceux qui gagnent 200 à 250.000 euros par an. «Depuis 1993 nous, socialistes, avons contribué à ce que le pays produise des efforts considérables pour entrer dans l’euro … Le stock d’endettement était égal à 136% du PIB en 1993, on l’avait ramené à 80%.»13 Mais cet effort à été totalement détruit par la crise bancaire, affirme ensuite Di Rupo. Bref : celui qui suit la logique du néolibéralisme sera trompé.

Les syndicats doivent en tirer des leçons. Economiser de façon sociale nous reviendra comme un boomerang. Nous avons été très agréablement surpris par les déclarations de Thierry Bodson14, secrétaire général de la FGTB wallonne. Pour lui le gouvernement fédéral doit s’en prendre aux intérêts notionnels, à la fraude fiscale, imposer aux banques une ponction de crise, abolir le précompte immobilier libératoire et réinstaurer la tranche d’imposition à 55% pour les revenus supérieurs à 60.000 euros imposables par an. Selon lui, cela rapporterait 15 milliards, soit deux-tiers de l’effort recherché Mais, pour cela, il faut de la volonté politique. Et, malgré les parallèles entre son discours et celui de Di Rupo, cette volonté, il ne la trouvera pas au PS.

Le rôle des syndicats n’est pas d’inventer des économies socialement “acceptables”. Au contraire, ils doivent défendre les intérêts des travailleurs avec autant d’acharnement que celui que mettent des organisations patronales lorsqu’elles défendent leur classe. Les syndicats des enseignants de la communauté francophone ont fait un premier pas important avec leur arrêt de travail du 17 septembre pour informer les enseignants sur les intentions de l’Olivier. De plus, eux ne se font pas d’illusions dans le lobbying politique et ils impliquant dès le début leur base dans le débat. Le 9 octobre, il y aura une concentration de militants en Front commun syndical à Bruxelles, hélas à nouveau contingentée par des quotas maximum imposés aux centrales et aux régionales. Espérons que l’on y propose un plan d’action intersectoriel avec des mots d’ordre qui fassent que ce ne soit pas nous qui paient la crise.


NOTES

  1. Le Soir, 16 septembre ‘09 – Les bonus: beaucoup de bruit pour rien et Le Soir, 18 septembre ‘09 – L’Europe veut brider les bonus
  2. De Standaard ,16 septembre ’09 – Banken kunnen begroting niet redden. Selon cet article, l’autorité fédérale aurait finalement injecté 15,1 milliards d’euros dans les banques. Sur les prêts qu’elle à du consentir pour cela, le fédéral paie environs 450 millions d’euros d’intérêts annuellement, beaucoup moins que ce que les dividendes lui rapporteront.
  3. La baisse des revenus d’impôts pour le premier semestre de 2009 était de l’ordre de 8,2 milliards d’euros, dont 1,7 milliard d’euro en moins en paiement anticipé par les entreprises et 800 millions d’euros en perte de revenus de la TVA. Les dépenses du chômage ont cru cette année de 1,3 milliard d’euros pendant que les revenus de la Sécurité Sociale dans sa totalité ont diminué de 3 milliards d’euros.
  4. Syndicat, 29 mai ’09
  5. Interview de Luc Cortebeeck le 3 septembre ’09 http://www.acv-online.be
  6. De Standaard, 17septembre ’09 – ‘Pensioensparen jonge en democratischer’
  7. Syndicat, 4 septembre ‘09
  8. Le Soir, 9 septembre ’09 – Année noire pour les riches
  9. Le Soir, 15 septembre ’09 –Dette publique: le retour du fardeau?
  10. De Standaard, 17 septembre ‘09 – ‘Vergrijzingsschok veel groter dan financiële crisis’
  11. “Il est beaucoup plus important qu’un grand nombre de gens puisse être remis au boulot plutôt que « les happy few », qui ont encore un emploi reçoivent un peu plus”, disait Caroline Ven dans une interview au Knack. Ven est maintenant la chef du cabinet de Van Rompuy, mais c’est Leterme qui a été la chercher au service d’étude de l’organisation patronale chrétienne flamande VKW, lorsqu’il était premier ministre
  12. De Standaard, 17 septembre ’09 – Ondernemersplatform VKW pleit voor ‘interne devaluatie’
  13. Le Soir, 17 septembre ’09 – “La recette fiscale!”
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