Si les mots étaient côtés en bourse, celui de ‘‘populisme’’ serait sans nul doute une des valeurs sûres actuelles. A la suite d’une année 2016 marquée par les ‘‘coups de boutoir de la protestation populiste’’ – le Brexit et l’élection de Trump n’ayant été que les plus marquants d’entre eux – les phénomènes du rejet de l’establishment et du populisme se sont profondément ancrés dans la vie politique. Cela frise souvent l’absurde, comme en France où tous les candidats semblent s’être donnés le mot, jusqu’à Macron, ancien ministre et ancien cadre de la banque d’affaires Rothschild, qualifié de ‘‘candidat anti-establishment positif’’ par Le Vif (Belgique) et de ‘‘populiste du centre’’ par La Tribune (France)…

Dossier de Nicolas Croes paru dans l’édition de mars de Lutte Socialiste

Et ça continue encore et encore…

Il n’y avait pas besoin d’être installé dans les salles cossues de la dernière réunion annuelle du Forum Economique Mondial (FEM) de Davos fin janvier pour ressentir la panique manifeste qui planait sur cette réunion de haut vol. Le ton de ce rendez-vous obligé des plus grands dirigeants d’entreprises et des chefs d’Etat a, une fois de plus, été donné par le rapport d’Oxfam sur les inégalités publié à la veille de la rencontre. Ce dernier, intitulé ‘‘une économie au service des 99%’’, expliquait notamment ‘‘comment les grandes entreprises et les individus les plus riches exacerbent les inégalités, en exploitant un système économique défaillant, en éludant l’impôt, en réduisant les salaires et en maximisant les revenus des actionnaires’’, autour d’un chiffre-choc: aujourd’hui, les 8 personnes les plus riches au monde possèdent (429 milliards de dollars) plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité (409 milliards de dollars)!

‘‘L’égalité est sur toutes les lèvres ici à Davos, et peut-être que l’égalité est en train de devenir le nouveau mot à la mode’’, a déclaré pleine d’optimisme Magdalena Andersson, ministre suédoise des Finances. Légèrement plus angoissé, le secrétaire général de l’OCDE(1) Angel Gurria s’est adressé aux participants en ces termes : ‘‘Vous devez payer les taxes, là où vous générez les bénéfices. (…) Aujourd’hui, le niveau de tolérance (vis-à-vis de l’évasion fiscale) a baissé de manière spectaculaire. A cause de la crise, mais aussi parce que les Etats ont besoin d’argent.’’ Plus volontaire, le commissaire européen Pierre Moscovici (PS) a proclamé que ‘‘le temps où les multinationales faisaient ce qu’elles voulaient est révolu’’ (on a hâte de voir ça…).

Les réactions divergent, mais le constat reste identique : la perte d’autorité des instruments traditionnels de la classe dominante est tout bonnement gigantesque. Depuis le début de la crise économique, toutes les méthodes employées par l’establishment capitaliste ont été vouées à l’échec. Ses meilleurs instruments politiques ont été brûlés, de nouveaux joueurs sont arrivés sur le terrain et l’instabilité politique est devenue la règle plutôt que l’exception. Le climat de désillusion vis-à-vis de la politique traditionnelle est général. La seule certitude, c’est qu’il n’existe plus de certitude.

Certains participants au FEM de Davos illustraient leurs craintes pour l’avenir en ces termes : lors de la réunion de janvier 2016, personne n’envisageait la victoire du ‘‘non’’ au référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, et encore moins qu’Hillary Clinton ne devienne pas le 45e président des USA. Juste avant l’ouverture de la rencontre de Davos, le FEM expliquait que, pour sa part, c’est le fossé entre riches et pauvres qui se trouvait derrière le Brexit et la victoire de Donald Trump.

… c’est que le début, d’accord, d’accord.

Aucun commentateur sérieux n’ose s’avancer à dire que les choses sont amenées à changer dans le futur. En janvier, un rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) expliquait que ses mesures des activités de contestation à travers le monde avaient enregistré une sérieuse augmentation au cours de l’an dernier dans ce contexte d’incertitudes économiques et politiques(2). En revenant sur une année marquée par les ‘‘protestations anti-austérité au Brésil, les manifestations contre l’élection de Donald Trump aux USA et les actions industrielles [les grèves] au Royaume-Uni’’, l’OIT a expliqué que son étude des événements démontrait que le risque d’agitation sociale avait augmenté dans ‘‘presque toutes les régions du monde’’. Pour l’OIT encore, l’inégalité croissante est clairement derrière les résultats électoraux inédits qui se succèdent un peu partout. Sa conclusion est la suivante: le mécontentement parmi les travailleurs sera encore plus grand cette année.

Comme pour illustrer leur compréhension de cela, les gouvernements français et allemand n’avaient envoyé comme seul émissaire de poids au FEM, leur ministre des Finances (Michel Sapin et Wolfgang Schäuble). Des deux côtés, on craignait les répercussions négatives sur l’opinion publique de la présence de François Hollande et d’Angela Merkel. Leur participation à ce temple de l’élite capitaliste était dangereuse au regard des prochaines élections prévues dans les deux pays.

La trahison de la social-démocratie

Il n’y a pas encore si longtemps, l’équilibre des forces politiques était relativement stable. En Amérique du Nord et en Europe, les partis du statuquo s’échangeaient régulièrement le pouvoir, mais la politique menée restait essentiellement la même. Entre la ‘‘gauche’’ de gouvernement et la droite, il y avait bien des différences (sur des sujets éthiques tels que l’euthanasie ou le mariage égalitaire, par exemple), mais le dogme néolibéral de libéralisation et de privatisation ne souffrait d’aucune remise en question. Tout juste était-il à la rigueur question du rythme des mesures, sans plus.

A ‘‘gauche’’, les années ’90 ont été marquées par la ‘‘troisième voie’’ social-démocrate, personnifiée par le virage à droite opéré par Tony Blair dans le Parti travailliste (le Labour) britannique. Selon Margaret Thatcher, la Dame de fer elle-même, cette transformation du Labour en New labour était sa plus belle réalisation. Cette mutation social-libérale avait été rendue possible par la période ouverte grâce à l’effondrement du bloc soviétique. Le capitalisme semblait tout puissant, l’horizon indépassable de l’humanité. Même en usine, certains ouvriers discutaient durant leur pause de la manière dont ils pouvaient, eux aussi, investir en bourse et devenir actionnaires.

Fin des années ’90, la social-démocratie était au pouvoir, seule ou en coalition, dans quinze des dix-sept pays que comptait alors l’Union européenne. Elle avait fait sienne le dogme de la croissance économique et de l’argent-roi qui bénéficierait à tous. Au pouvoir, les PS, SPD, New labour & Co ont lancé la dynamique des contre-réformes concernant la législation du travail (initiée en Allemagne sous Gerhard Schröder, SPD), la chasse aux chômeurs, etc. Parmi les électeurs, l’espoir a cédé place à la désillusion, à la frustration et à la colère.

Quand on lui demande comment la social-démocratie (le ‘‘centre-gauche’’) a-t-elle pu perdre sa base électorale dans de telles proportions, Ania Skrzypek, politologue à la Fondation européenne des études progressistes identifie plusieurs causes: ‘‘une obsession de la compétitivité, une Europe à qui on n’a pas donné de dimension sociale, des dirigeants qui se réfugient derrière un langage technocratique et qui manquent de courage politique. Aujourd’hui, quand on demande aux citoyens qui est responsable de la crise post-2008, ils répondent: le système dont les sociaux-démocrates étaient coresponsables et qu’ils ont contribué à sauver.’’

Les partis et formations de droite populiste ou d’extrême droite capitalisent sur ces angoisses. Comme le souligne le chercheur français Luc Rouban (Sciences-Po et CNRS) : ‘‘ils attirent un électorat traditionnellement à gauche, habité par un sentiment d’abandon, de déclassement, de perte de contrôle.’’

Un repli populiste et nationaliste inévitable ?

A la mi-décembre, la télévision publique allemande diffusait un reportage sur la région de la Ruhr, berceau de l’industrialisation, du mouvement ouvrier et de la social-démocratie. Il s’agit aujourd’hui d’un des endroits parmi les plus défavorisés d’Europe : un cinquième des habitants y vit d’allocations. Aux prochaines élections régionales de mai 2017, les sondages annoncent une percée du parti d’extrême droite, Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Aux mains de l’establishment, ce genre de donnée devient un outil au service de l’arrogance et de la condescendance. Regardez – s’écrient les technocrates, éditorialistes, politiciens et autres défenseurs du statu quo politique – où conduisent les critiques de la politique de l’Union européenne! Regardez à quoi conduit de se plaindre des hausses d’impôts et des dernières mesures d’austérité budgétaire! A leurs yeux, se détourner de la politique traditionnelle signifierait automatiquement de céder aux sirènes du nationalisme le plus étroit. Du même coup, on amalgame Donald Trump, Jean-Luc Mélenchon, Podemos, le Brexit, le M5S italien, Marine Le Pen, etc. en défendant, plus ou moins ouvertement, que les masses sont incapables de gouverner et que face à la tyrannie du nombre, le seul rempart est constitué des élites libérales et modernes. Critiquer ces dernières, ce serait faire le jeu des démagogues. N’est-ce pas ainsi que Donald Trump s’est retrouvé élu à la place d’Hillary Clinton? Ce discours mélange haine de la démocratie et mépris de classe.

Regarder les choses plus en profondeur permet de donner une toute autre image. Le rejet des élites et du monde politique traditionnel profite aussi à la gauche radicale. Aux Etats-Unis, il y a eu la campagne de gauche de Bernie Sanders contre Clinton (la plupart des sondages affirment qu’il aurait gagné haut la main si sa campagne n’avait pas été court-circuitée par l’appareil du Parti démocrate). En Grèce, le Pasok social-démocrate a disparu de la scène politique en 2015 au profit de Syriza. En Espagne, le Parti socialiste (PSOE) a été sérieusement concurrencé – et dépassé – par Podemos. En Irlande, les sondages placent aujourd’hui la coalition People Before Profit – Anti-Austerity Alliance devant le Parti travailliste. En Grande-Bretagne, le Parti travailliste est plongé dans une véritable guerre civile entre l’appareil du parti et ses élus d’un côté et le dirigeant anti-austérité du parti Jeremy Corbyn et des dizaines de milliers de nouveaux adhérents de l’autre. En France, la dynamique à l’œuvre derrière la campagne de Jean Luc Mélenchon parle également à l’imagination de nombreux jeunes et travailleurs.

Et si l’on se plonge dans l’histoire politique de ces 20 dernières années, force est de constater que la gauche radicale n’a pas manqué de saisir les occasions nées du dégoût suscité par le monde politique acquis au néolibéralisme. Mais, souvent, ce fut un gâchis, une opportunité manquée qui a ouvert la voie à d’autres forces se proclamant anti-establishment.

Le danger du moindre mal

Une des premières formations à avoir significativement émergé à la ‘‘gauche de la gauche’’ fut le Parti de la refondation communiste italien. A la naissance de ce siècle, cette formation pouvait compter sur des dizaines de milliers d’adhérents et une grande autorité parmi les syndicalistes les plus combattifs et la jeunesse la plus radicalisée. Lors des manifestations altermondialistes ou contre la guerre en Irak, ses cortèges impressionnaient. C’est alors que s’est présenté le danger du ‘‘moindre mal’’ contre Berlusconi. Plutôt que de maintenir une ligne d’indépendance de classe en refusant de se ranger derrière un camp ou l’autre des forces capitalistes, le PRC est rentré dans ‘‘l’Union’’, une coalition autour de Romano Prodi au pouvoir entre 2006 et 2008. Ces deux années de participation à la politique de casse sociale (vote des crédits de guerre pour l’Afghanistan, attaques contre les pensions,…) ont suffi à détruire l’autorité du PRC. Il n’est pas possible de comprendre l’émergence du Mouvement 5 Etoiles italien sans revenir sur cette erreur politique majeure et ses conséquences.

Cette histoire a été répétée dans plusieurs pays. En Allemagne, par exemple, s’est formé en 2007- bien avant l’Alternative pour l’Allemagne – le parti Die Linke (La Gauche). Mais la formation de gauche s’est compromise dans des alliances locales avec la social-démocratie et a, en certains endroits comme à Berlin, elle-même appliqué l’austérité. Aux Pays-Bas, les élections du 15 mars prochain seront, selon toute vraisemblance, marquées par la victoire du parti de Geert Wilders. Il y eut un temps où le vent soufflait plutôt dans les voiles du SP, à la gauche du Parti travailliste. Mais, là aussi, sa crédibilité a souffert de sa participation à diverses coalitions locales avec des partis capitalistes.

Le danger de l’activisme pur

Si le racisme et d’autres idées réactionnaires s’expriment aujourd’hui plus ouvertement, cela s’explique notamment par l’absence d’une riposte conséquente et résolue de la part des syndicats et des organisations de gauche, sur ce terrain comme sur les autres. Le meilleur antidote au cynisme et au repli sur soi, c’est une atmosphère de lutte généralisée et la confiance envers nos capacités collectives d’arracher des victoires.

Aux Etats-Unis, divers rapports démontrent que les organisations de gauche radicale suscitent un large intérêt sous le ‘‘fouet de la contre-révolution’’ de la victoire de Trump. Comme l’a expliqué notre camarade de Seattle Kshama Sawant (Socialist Alternative) dans une récente interview pour Al Jazeera, les Démocrates se sont aliénés une large couche de progressistes en appelant à coopérer avec Donald Trump. Juste après les élections, Hillary Clinton a offert de travailler avec Trump et a encouragé ses partisans à ‘‘garder l’esprit ouvert’’. Une semaine après les élections, Barack Obama a déclaré qu’il fallait laisser sa chance à Trump. Mais, explique Kshama, les gens qui s’orientent vers les organisations socialistes anticapitalistes aux Etats-Unis sont fermement opposés à cette approche. ‘‘On ne trouve pas de volonté de négocier’’, explique-t-elle, ‘‘on trouve la volonté de riposter’’.(3)

Une atmosphère de mobilisations permanentes se développe aux USA, ce qui aura obligatoirement ses répercussions sur la scène internationale. La droite populiste se sent renforcée en Europe par la victoire de Trump, elle a gagné en assurance. Si elle part à l’offensive, les réactions ne manqueront pas. Si Marine Le Pen passe le premier tour des élections présidentielles en France, comme ce sera très certainement le cas, les mobilisations spontanées ne seront pas cantonnées à la France. Son élection au parlement européen en 2014 avait d’ailleurs rapidement donné lieu à un rassemblement de plus de 2.500 jeunes à Bruxelles face aux institutions européennes.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, une période tumultueuse faite de changements brusques et d’apparitions soudaines d’opportunités comme de dangers. Il sera facile de se noyer dans cette tempête d’événements et de s’essouffler dans une succession d’actions. Nous avons besoin de perspectives, d’un cap à maintenir et des moyens pour y parvenir: un programme capable de réunir tous les opprimés dans la défense de leurs intérêts et une stratégie reposant sur le rôle crucial que peut jouer la classe des travailleurs par ses méthodes de lutte de masse et de blocage de l’économie par l’arme de la grève. C’est grâce à cette approche qu’il sera également possible d’intervenir dans des mobilisations au caractère plus flou et mixte, comme en Roumanie où les mobilisations de masse contre la corruption comprennent également des éléments de droite populiste.

Il ne suffira pas d’opposer un populisme de gauche à celui de la droite. Ce que nous vivons est une nouvelle étape de la vieille lutte entre les classes sociales, cela doit être expliqué tel quel. Nous ne pouvons abattre la dictature des marchés qu’en saisissant les moyens de production et d’échange des mains de la classe capitaliste, les grands patrons et actionnaires, pour les placer sous le contrôle et la gestion démocratiques de la collectivité. Tout compromis visant à rester dans le cadre du système capitaliste en l’aménageant peut paraitre plus facile dans un premier temps, mais cela conduit irrémédiablement à l’impasse dans laquelle se trouvent Alexis Tsipras et Syriza en Grèce, Maduro au Venezuela ou encore Morales en Bolivie.

Les échecs et victoires passées du mouvement des travailleurs sont autant de leçons sur lesquels s’appuyer pour aller plus loin. La période explosive actuelle partage des caractéristiques avec celle des années 1960 et 1970 qui ont vu un grand essor des idées socialistes et révolutionnaires. Le socialisme est une idée qui s’est déjà emparée de l’imagination de la nouvelle génération de travailleurs et de jeunes aux Etats-Unis. Préparons-nous à cette contagion.



Une méfiance généralisée

Une récente étude réalisée par l’institut de sondage Ipsos et dont les résultats ont été publiés le 30 janvier dernier a fait écho à l’étude ‘‘Noir, jaune, blues’’ dont nous avons largement parlé dans notre édition de février. Parmi les sondés, 73% des Italiens estimaient que leur pays est en déclin, 69% en Espagne, 67% en France, 57% au Royaume-Uni. Une majorité de Français (61%), d’Italiens (60%) et d’Espagnols (56%) est convaincue que leur génération ‘‘a une vie moins bonne que celle de ses parents’’. Enfin, concernant la défiance envers les institutions officielles: 89% des Espagnols font peu ou pas confiance en leur gouvernement, tout comme 80% des Italiens, 77% des Français, 70% des Allemands et 66% des Britanniques. La défiance envers les institutions internationales, comme l’Union européenne, est de 77% en Espagne, 65% en France, 64% en Italie, 59% en Allemagne et au Royaume-Uni.


NOTES:

1) L’Organisation de coopération et de développement économiques regroupe 35 pays capitalistes développés.
2) ‘‘ILO warns of rise in social unrest and migration as inequality widens’’, 12 januari 2017 https://www.theguardian.com/business/2017/jan/12/ilo-warns-of-rise-in-social-unrest-and-migration-as-inequality-widens
3) ‘‘More Americans joining socialist groups under Trump’’ – Socialist groups see huge spike in membership as they join protests against US President Donald Trump.