[INTERVIEW] Kshama Sawant : Les manifestations Anti-Trump, une chance historique

Kshama Sawant avait fait sensation en étant élue au conseil de la ville de Seattle fin 2013, événement inédit dans une grande ville américaine pour une militante ouvertement marxiste. Depuis lors, elle est fréquemment interrogée au sujet des luttes sociales qui prennent place dans « l’antre de la bête » du capitalisme. Al Jazeera l’a récemment interrogée au sujet du regain d’intérêt pour les idées socialistes aux USA, voici ci-dessous la traduction de cette interview réalisée initialement par Patrick Strickland. 

La gauche américaine en plein développement tandis qu’augmente la colère contre les politiques anti-immigrés et anti-musulman de Trump 

L’élection de Donald Trump a engendré un afflux d’adhésions à des organisations socialistes à travers les Etats-Unis. Au cours de ses premières semaines à la Maison Blanche, Trump a déjà émis une grande quantité de décrets visant les musulmans et les immigrés tout en supprimant progressivement les réglementations à Wall Street.

Des manifestations ont eu lieu dans différentes villes à travers le pays en réaction aux agissements de Trump et également dans des aéroports contestant le décret anti-immigration (actuellement suspendu) interdisant l’entrée sur le sol américain aux voyageurs en provenance de 7 pays musulmans. Au lendemain de son investiture, des millions de personnes ont rejoint les marches pour les droits des femmes aux Etats-Unis mais aussi dans de nombreuses villes européennes et ailleurs.

L’élue du conseil de la ville de Seattle, Kshama Sawant, membre du parti Socialist Alternative (un parti trotskiste), a été la première socialiste à gagner une élection municipale à Seattle en 97 ans et est entrée en fonction en janvier 2014. Le parti lance l’appel à une grève des travailleurs à l’échelle nationale le 1er mai.

L’organisation politique Socialist Alternative a vu ses adhérents augmenter de 30% depuis l’élection présidentielle de novembre. Dans cette interview avec Al Jazeera, Sawant a parlé des manifestations, des droits des migrants et de ce à quoi il faut s’attendre avec la politique menée par Trump.

Al Jazeera : les adhésions aux organisations socialistes ont explosés à travers le pays. Quelle est en la raison ?

Kshama Sawant : Il est vrai que les organisations socialistes ont connu un afflux historique au cours de ces derniers mois. Cette tendance s’applique à des organisations de gauche en général et la plupart d’entre elles ont connu cette poussée d’adhésions. Mais c’est encore plus remarquable que les organisations socialistes aux Etats-Unis aient fait l’objet d’un tel intérêt, car aux USA, comme nous le savons tous, il y a eu cette tendance à la diffamation des idées socialistes et tout ce qui était en relation avec la bureaucratie de l’Union Soviétique.

Cet intérêt peut s’expliquer en partie par le fait que lees jeunes générations n’ont pas grandis dans l’ère de la propagande de la Guerre Froide, ce qui veut dire que les idées socialistes ne leur posent pas problème. Mais je pense que ça va encore plus loin. La nouvelle génération d’Américains (si rien ne change), va être la première à part entière dans l’histoire des Etats-Unis à vivre dans de plus mauvaises conditions en termes de niveau de vie économique que la génération de leurs parents. Ce phénomène s’explique par le tournant politique que nous vivons. Les jeunes ont été élevés avec cette idée que s’ils baissaient la tête, travaillaient dur à l’école et allaient à l’université ils finiraient par goûter au rêve américain. Mais la réalité est toute autre. Et ce qui est fondamental dans cette explication c’est que le capitalisme mondial est dans une crise prolongée et la plupart de ces jeunes (entre 18 et 29 ans) sont déçus par le capitalisme.

Al Jazeera : Est-ce que la vague d’ordonnances exécutives de Trump concernant les dérégulations de Wall Street et visant les immigrés a créé un sentiment d’urgence ?

Sawant : Il est certain que cette situation est une opportunité historique et il serait périlleux pour la gauche américaine de l’ignorer. Il est primordial que nous mettions en avant ce besoin urgent d’élaborer des plans d’actions et d’unir les 99% autour de revendications concrètes. Luttons ensemble pour la défense des immigrants, les droits des femmes et pour la communauté LGBTQ. Nous avons besoin d’une solidarité extrême en défendant les groupes en question qui sont menacés par Trump et son administration.

Mais nous devons aussi associer ce mouvement à des revendications audacieuses articulées autour d’un salaire minimum de 15$ par heure, de la sécurité sociale pour tous et de la lutte contre les violences sexistes.

Nous revendiquons la disparition des murs aux frontières, l’arrêt des interdictions et la légalisation des migrants. Notre approche est de mettre en place des actions créant l’unité. Nous devons être conscients que la majorité des manifestants de « la marche des femmes », au lendemain de l’investiture, n’étaient pas des militants de gauche, la plupart n’avaient jamais manifesté de leur vie. La descente de millions de personnes dans les rues démontre à la gauche que les manifestants sont prêts à entrer en lutte.

Nous savons que les actions d’occupations et de protestations qui ont conduit au blocage d’aéroports (à travers les USA) sont la principale cause du gel du décret anti-immigration. Cela montre que même une administration puissante siégeant à la Maison blanche peut être renversée par les actions revendicatives de masse. Faire l’expérience d’une victoire par la désobéissance civile est extrêmement important ; une défaite aurait un effet démoralisant sur le mouvement. Nous devons construire sur base de ces victoires et nous en servir pour aller de l’avant.

Nous ne négocierons pas. Le climat de lutte est présent. C’est la raison pour laquelle il s’agit d’une opportunité historique pour la gauche américaine et particulièrement pour les socialistes. Le mouvement ouvrier entier et tout ce pour quoi nous nous sommes battus pendant des décennies sont menacés. Si nous voulons conserver nos acquis nous allons devoir nous battre.

Al Jazeera : Quelle forme de protestation contre l’administration Trump préconisez-vous ?

Sawant : L’agenda politique des millionnaires de Trump ne peut être vaincu que si le mouvement est militant. Il nous faut un mouvement de désobéissance civile de masse non-violent et prêt à entrer en grève. Notre mouvement ne peut se limiter à ce qui est acceptable pour le Parti démocrate et l’establishment.

Al Jazeera : Bien que les membres de Socialist Alternative ont soutenu le message de Bernie Sanders, vous l’avez encouragé à se présenter comme candidat indépendant. Quelle est votre réponse concernant l’argument selon lequel les gauchistes ont pour vocation de travailler avec le Parti démocrate ?

Sawant : Le Parti démocrate de l’establishment semble être bien déconnecté de la réalité. Comment voulez-vous défendre les travailleurs, confrontés aux attaques drastiques de Trump, si vous êtes déconnectés à ce point ? Si nous voulons mettre en place un agenda politique de gauche (en termes de niveau de vie, pour mettre fin à la dette étudiante, pour améliorer la qualité de vie de la majorité des travailleurs ayant du mal à joindre les deux bouts), comment voulez-vous reposer sur un tel parti ?

C’est une situation complexe. La plupart des personnes aspirent à un agenda politique de gauche, audacieux et progressiste, mais la majorité d’entre elles ne sont pas certaines que le Parti démocrate mettra en œuvre ou non un tel agenda politique. Cette incertitude fera l’objet de nombreux débats chez les jeunes et les travailleurs au cours des prochains mois.

En tant que socialistes nous devons être solidaires de tous ceux qui veulent se battre à nos côtés. Rien n’empêche le Parti démocrate à se battre. Mais notre priorité est de construire un mouvement sur le terrain tout en continuant à débattre de la question du Parti démocrate.

Al Jazeera : Le programme de Trump, représente-il une menace pour les travailleurs et le mouvement ouvrier en général ?

Sawant : Il constitue une menace considérable pour les travailleurs en général. Sa stratégie politique consistera à s’attaquer en premier lieu aux communautés vulnérables, comme les migrants. Je ne suis pas surprise que certaines des premières directives les visent. C’est ce que l’on appelle une stratégie de «diviser pour régner». Et c’est exactement cela qui est déterminant dans notre travail de solidarité sur le terrain. Si tu n’es pas un immigré et que tu pense que Trump ne va pas s’en prendre à toi, tu es aveugle à l’énorme danger que représente Trump et son cabinet de milliardaires pour nous tous.

Al Jazeera : Suite à la victoire de Trump au mois de novembre vous avez reçu des milliers de messages et d’appels. Comment avez-vous fait face aux menaces de violence et comment avez-vous répondu aux partisans de Trump ?

Sawant : Nous avons reçu un nombre fou de messages. Il y avait certainement rien de normal à cela. Le discours que j’ai tenu lors du rassemblement tout juste après les élections s’est propagé sur de nombreux sites internet d’extrême droite et sur Facebook. Ainsi j’ai reçu des milliers (si ce n’étaient pas des dizaines de milliers) d’appels et de messages sur Facebook de la part de militants de Trump, dans mon bureau mais aussi à la Mairie.

Nous avons eu une approche pédagogique dont nous aurons encore besoin à l’avenir. Nous avons demandé à ceux qui ont voulu nous en parler pourquoi ils avaient voté pour Trump. La grande majorité d’entre eux n’a pas voté pour Trump parce qu’ils sont sexistes et parce qu’ils aiment qu’il soit misogyne. Evidemment, sa campagne électorale a été façonnée par une tendance idéologique d’extrême droite. Mais beaucoup de travailleurs ordinaires ont voté pour Trump parce qu’ils sont en colère contre les politiques favorables aux grandes entreprises et ont considéré [Hillary] Clinton comme quelqu’un sous le contrôle de Wall Street.

Tout en étant intransigeant concernant la question de l’oppression, la gauche doit aussi comprendre que nous voulons que les partisans de Trump passent à gauche et luttent contre la classe des milliardaires. Nous devons laisser la voie ouverte tout en refusant l’idéologie d’extrême droite.

La gauche ne peut s’autoriser à commettre l’erreur d’être condescendante à l’égard de ceux qui prennent place dans la lutte pour la première fois de leur vie et qui n’ont peut être pas une idée claire de leurs revendications de classe. Le passé nous a montré que la réflexion des personnes n’est pas gravée dans le marbre ; ce qui est important, c’est qu’ils soient prêts à se battre. Ce processus en-soi va leur faire comprendre que notre lutte dois aller bien plus loin que de simple revendications.

Ne pas reconnaître que nous vivons un tournant considérable, serait un échec considérable. Trump a renforcé le chaos au sein de la classe dirigeante par sa façon de gouverner. Nous devons considérer cela comme une opportunité.

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