Le Pacte d’Excellence, un Pacte McKinsey ?

Notre enseignement est malade. Les inégalités scolaires sont catastrophiques en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Les études PISA révèlent que l’écart entre les 25% d’élèves les plus favorisés et les 25% les plus défavorisés équivaut à 3 années d’étude (PISA 2015). Le nombre de burn-out (épuisements professionnels) parmi les enseignants est en augmentation, avec 36% des absences dues au stress au travail (RTBF, 16/01/2016). Les pénuries dans l’enseignement sont également criantes : les 20.000 places manquantes d’ici 2022 n’en sont qu’un exemple (Le Soir 10/9/2016). Une réforme de l’enseignement peut dès lors sembler nécessaire. Le Pacte d’Excellence en discussion depuis deux ans est-il à la hauteur des défis ? Nous oriente-t-il vers un enseignement de qualité pour tous ?

Par Emily (Namur)

Co-construit ou téléguidé ?

Le pacte est présenté par la ministre de l’Enseignement, Marie-Martine Schyns (cdH), comme une large réforme de l’enseignement obligatoire dont les mesures seraient ‘‘co-construites entre les différents acteurs du monde éducatif’’ (Résumé introductif du Pacte d’Excellence (1)).

Un intrus s’est pourtant discrètement invité à la table: l’entreprise McKinsey. Cette multinationale de la consultance semble être à la manœuvre depuis le début. Après une réunion confidentielle 6 mois avant le début du processus avec Joëlle Milquet (ex-ministre de l’Enseignement, cdH) aboutissant à une note confidentielle ressemblant étrangement au Pacte, McKinsey a remporté l’appel d’offres pour établir le diagnostic. Elle s’est ensuite retrouvée à la manœuvre durant la phase de ‘‘co-construction’’ où elle fut chargée, au fur et à mesure des réunions, de synthétiser les propositions des acteurs de terrains et d’en calculer le rapport coût/efficacité à la manière du privé. Le vocabulaire et les méthodes managériales du privé – ainsi que l’idéologie que cela implique – ont pris une place de premier plan, comme expliqué dans l’enquête de la journaliste Laurence Van Ruymbeke (émission Vox Pop, Arte (2)). Le pacte prévoit, par exemple, la mise sur pied de plans d’évaluation des enseignants à la manière du privé, dont les critères restent encore très flous.

Mais ce n’est pas le contrat de consultance en tant que tel qui intéresse McKinsey. Recruté pour un premier rapport à hauteur de 38.000 euros, le gouvernement a ensuite été informé que ce montant ne couvrait pas la totalité des prestations à effectuer par McKinsey mais que le reste des prestations serait couvert par un mécénat de McKinsey Belgique et d’autres acteurs. Le journal L’Echo parle d’un montant de 8 millions d’euros… (L’Echo, 18/5/2016).

Comme elle le fait dans d’autres pays, cette entreprise veut se rendre indispensable dans le secteur en étant seule à détenir certaines données et en élaborant des modèles d’enseignement utilitaristes favorables à leurs autres clients. L’idée est de mettre en place les premiers jalons d’une privatisation de l’enseignement, ce dont son directeur belge, Étienne Denoël, est ouvertement favorable.

A combien revient ce pacte ?

À ce sujet, le Pacte d’Excellence a le mérite d’être clair : ‘‘Nous avons eu à cœur d’inscrire nos propositions dans les réalités budgétaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles en tenant compte du fait que globalement notre enseignement est suffisamment financé si on le compare aux pays qui nous entourent. Les réformes que nous proposons impliquent des dépenses nouvelles de l’ordre de 300 millions d’euros, dont 230 à 250 millions seront financés en rythme de croisière par des réorientations au sein du budget actuel de l’enseignement.’’ (Résumé introductif du pacte)

Une série de mesures semblent plutôt intéressantes comme un tronc commun plus long ou la limitation du redoublement. Mais lorsque l’on se penche sur la manière d’envisager leurs mises en œuvre naissent diverses inquiétudes. Le socle du projet parait bien plus déterminé par des ‘‘impératifs’’ budgétaires plutôt que par l’émancipation des jeunes et la réduction des inégalités.

Ainsi, le tronc commun jusqu’à 15 ans permettrait, entre autres, aux jeunes de savoir plus précisément ce qui les intéresse avant de s’orienter vers une filière. Mais encore faut-il, durant ce tronc commun, donner un avant-goût des différentes orientations à travers un enseignement général – polytechnique et artistique (avec les investissements en matériel que cela suppose) – et non pas prolonger l’enseignement général d’un an – avec ses plus grosses classes et moins de matériel. De manière globale, le pacte va par ailleurs diminuer l’encadrement par élève, en termes d’équivalents temps pleins.

Le redoublement, principal outil de remédiations en FWB, est peu efficace aux dires des pédagogues. Il a également un coût exorbitant (320 millions d’euros) que le gouvernement compte réduire de moitié. Toutefois, le pacte manque d’outil pour pallier les difficultés scolaires : il ne prévoit pas de plus petites classes pour permettre aux enseignants de donner plus d’attention à chaque élève et la remédiation semble organisée sur le dos des enseignants.

Non à un enseignement au service du privé

On peut difficilement être contre les bonnes intentions mises en avant dans le plan. Cependant, les méthodes du nouveau management sont dangereuses pour notre enseignement. Un plan massif de rénovation des bâtiments scolaires (isolation, remplacement des chaudières trop vétustes,…) est indispensable pour de bonnes conditions d’étude et de travail. Cela permettra à terme de faire des économies, mais cela nécessite aujourd’hui de réinvestir dans l’enseignement. Sans de plus petites classes et un réel plan de remédiassions pour lutter contre le redoublement et le décrochage scolaire (ce qui permettra également des économies), les jeunes enseignants continueront de fuir ce métier après quelques années et la réussite scolaire des jeunes continuera de dépendre largement de leur milieu familial. Un édito de L’Echo (3/12/2016) a d’ailleurs récemment souligné que si les parents ne jouent pas un rôle plus important dans l’enseignement, le pacte restera lettre morte.

Luttons pour un réinvestissement public dans l’enseignement pour qu’il soit de qualité, pour tous !

Notes:
1) http://www.pactedexcellence.be/
2) http://www.skolo.org/spip.php?article1897&lang=fr

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