Les nombreux problèmes que rencontrent les soins de santé, à quoi s’ajoutent encore les dernières mesures d’austérité drastiques du gouvernement Michel, suscitent de nombreuses réactions indignées. Le texte suivant nous a été envoyé par Benjamin, un patient qui nous offre un autre regard sur quelques réalités spécifiques du secteur. Merci à lui.

Les travailleurs du secteur ne décolèrent pas de voir les soins de santé souffrir des coupes budgétaires implémentées par le gouvernement: à l’heure actuelle, les soins de santé souffrent de la compétition et du manque de moyens que l’on octroie aux différentes institutions et ASBL.

J’aimerais vous présenter un autre point de vue des soins de santé : celui du patient (avec toute la subjectivité que cela implique).

Ce gouvernement a fait de la dénonciation de la « fraude sociale » et des coupes dans les soins de santé ses chevaux de bataille. Il est de bon ton ces dernières années de dénoncer celui qui profite des « largesses » de l’état. Et vu que le malade est inactif, donc profiteur, on va piocher l’argent dans son portefeuille. Cela passe notamment par l’augmentation du prix de certains médicaments et du moindre remboursement des prestations à des médecins spécialistes, ce qui impacte directement les plus nécessiteux.

En ce qui me concerne, je tiens juste les deux bouts et je vis en dessous du seuil de pauvreté. Les spécialistes m’ont diagnostiqués une maladie mentale invalidante : la schizophrénie. Cela n’a jamais été mon choix d’avoir des symptômes, j’ai toujours lutté contre la maladie, mais quelques fois c’est paralysant.

On ne me donne pas la possibilité d’être un acteur de mon traitement. Je suis invalide pour l’état mais on ne me donne pas les moyens de me soigner. La politique actuelle est à la culpabilisation des malades : certains n’osent même pas réclamer des allocations auxquelles ils auraient droit. Certains ne se soignent pas car ils craignent un trou dans leurs C.V. ou bien d’avoir la réputation d’être des assistés.

C’est injuste et violent pour deux raisons : la première parce que si l’on m’en donnait les moyens, je pourrais peut être reprendre les études ou bien une formation ; la seconde parce que l’état a mis en place un système de soins de santé à deux vitesses, on donne plus aux riches et de moins en moins à ceux qui sont ceux qui n’ont pas les moyens. Il existe des cliniques privées qui traitent en priorité certains patients qui peuvent mettre la main au portefeuille ; des spécialistes qui ne sont disponibles que pour les plus favorisés.

Je connais des gens qui refusent de se soigner parce qu’ils sont malmenés dans leur parcours en institution ; chose bien connue : dans les établissements de seconde zone, on donne une camisole chimique aux patients pour les calmer. Les médicaments de dernière génération coûtent plus cher que les génériques. Les psychiatres accrédités peuvent réduire le coût d’une consultation. C’est-à-dire que certains professionnels se forment et offrent donc des prestations mieux remboursées par la mutuelle mais d’autres ne s’en donnent pas la peine et en ce sens ont une certaine clientèle.

En tant que patient handicapé, ma condition s’est détériorée. Le bulldozer Maggie De Block a commencé son boulot de démantèlement des droits du patient ; elle a commencé à réguler le droit aux soins des plus nécessiteux en s’attaquant d’une part à l’offre de soins mais aussi à soumettant les malades de longue durée à des lois plus strictes. Maggie De Block continue son travail: 900 millions d’économie par an et plus de responsabilité pour celui qui « profite allègrement » des soins de santé…

Elle tient son modèle de l’Allemagne, qui force au travail des gens qui sont invalides. L’Allemagne est un « modèle » dans ce domaine, on force les malades à faire du travail précaire et payé au rabot. Il s’agit de la pierre angulaire de la politique de droite conservatrice de Merkel. À l’époque où cela a commencé, des milliers d’emplois stables ont étés remplacés par des jobs précaires, sous-payés et aliénants et cela s’est ensuite étendu et normalisé aux soins de santé.

L’aliénation vient aussi du fait que le patient soit rendu responsable de sa situation. On individualise, on fait des coupes, on prive de liberté certaines personnes afin qu’elles se « soignent » puis on les met au travail. Tout cela est culpabilisant et d’une violence sociale manifeste.

Dans un pays comme la Belgique, si ce type de politique était implémentée, cela réduirait certes les stéréotypes de profiteurs des allocations sociales, mais avez-vous vraiment envie de personnes invalides pour retravailler ? Voulez-vous que l’on donne du travail précaire machinal à des gens qui sont tout juste capables de le faire ? Par exemple, actuellement, il existe dans les centres de fret aérien du travail qui consiste à vérifier chaque envoi et qui est réalisé par des personnes non-valides.

Une des lois qui est passée en Belgique est la diminution du nombre de nuits que l’on peut passer en dehors d’une institution lorsque l’on est patient. Je connais des patients en institutions psychiatriques qui comptent les jours d’absence car une des réformes restreint les nuits libres à 48 par an ! C’est-à-dire que lorsqu’un patient quitte l’hôpital ou l’institution de soin qu’il habite, il doit partir l’après midi et revenir pour la mi-journée le jour suivant. Tout cela est comptabilisé par les professionnels et participe à la tendance à faire peser sur le dos des patients. Avant, les patients avaient moins de contrainte (ils ne pouvaient pas quitter le pays plus d’un mois par an). À présent, non seulement ils ne peuvent pas quitter le pays plus de 30 jours par an, mais les nuits qu’ils passent hors de l’institution sont comptabilisés, comme s’ils profitaient de leur maladie alors qu’ils ne font que des choses élémentaires telle que rejoindre leur famille ou des amis.

Les coûts des traitements ont également augmenté même pour les personnes qui ont un statut des plus précaires. Par exemple sur une prestation auprès d’un psychiatre que je dois voir, je paye deux fois plus de frais qu’avant le début de cette réforme des soins de santé. C’est-à-dire qu’avec mon allocation qui ne dépasse pas les 900 euros, je vais payer une quinzaine d’euros par prestation là où je n’en payais que 7 avant la réforme. On surveille tout : les médicaments, les thérapies, l’autonomie : on considère que je suis presque assez autonome pour travailler alors que je souffre d’un handicap mental qui m’a empêché de faire des formations et de terminer mes études.

Les critères pour qu’un patient puisse se « soigner » sont des critères d’autonomie, pas des critères de maladie ou bien de mal-être. Je connais des gens qui sont gravement malades mais que l’on force au travail pour la simple raison qu’ils sont capables d’effectuer des tâches simples ; la sécurité sociale prive d’allocation les personnes qui sont suffisamment autonome pour travailler indépendamment de leur équilibre psychologique. Je connais des gens qui sont privés d’allocations sociales parce qu’ils ont eu l’idée de faire un temps partiel ou bien un intérim. C’est-à-dire que pour toucher des allocations, il faut être incapable de faire des choses de la vie quotidienne. Il s’agit d’un double sens : d’un côté on veut que tout le monde travaille et mette la main au portefeuille tout en disant qu’on ne veux pas impacter le patient. Le patient est donc dans la ligne de mire de la sécurité sociale dès qu’il montre un soupçon de rétablissement ou bien qu’il travaille, ce même pour simplement se sentir utile.

Les exemples que vont chercher le gouvernement se basent sur le modèle de l’Allemagne et de l’Angleterre : il faut faire travailler les plus aptes et raboter le « coût » de l’allocataire en soins de santé. En Allemagne, cela marche tellement bien que même des personnes vivant dans la précarité travaillent pour un euro symbolique de l’heure… Une belle hypocrisie !

À nouveau, la politique s’inscrit ici dans la vie privée du patient : on le culpabilise et plutôt que de le soigner véritablement, on lui fait comprendre qu’il doit au plus vite redevenir autonome et travailler. Auparavant, on ne faisait pas travailler des gens dépendant de la sécurité sociale dès lors qu’un spécialiste s’opposait à son maintien sur le marché du travail. À présent en Allemagne, on fait travailler les allocataires pour un euro symbolique et on leur donne des allocations au rabais.

Les conditions de travail des professionnels du secteur sont également sous pression : Je connais des médecins qui travaillent plus de 50 heures par semaines et qui n’en peuvent plus ; Ils ne sont plus en mesure d’effectuer leur travail avec humanité ; on leur demande de plus en plus avec de moins en moins de moyens. Par exemple, on leur demande de respecter leur serment d’Hippocrate mais les services d’urgence refusent parfois un patient qui a des difficultés en raison de l’engorgement.

Autre mesure phare de ce gouvernement : réduire les numéros INAMI et les moyens qui sont octroyés pour les médecins. Ici, il est important de dire que la première ligne, les soins d’urgence sont mis sous pression par ce système qu’il faut pointer du doigt : On diminue l’offre pour faire des économies budgétaires, on augmente le coût de l’accès aux traitements et aux prestations du médecin… La politique de Deblock pousse les professionnels à abandonner leur éthique en raison des coupes budgétaires faites dans les services rendus aux personnes malades. Par exemple, avant le médecin n’hésitait pas à faire passer des batteries de tests aux patients et à prolonger l’hospitalisation quelques soient ses revenus. Aujourd’hui, le médecin doit faire attendre le patient pour certains examens. Par ailleurs, on met la pression sur le patient : il est responsable de son état.

Mais pourquoi n’en parle-t-on pas dans les médias ? Toutes les injustices produites par ce genre de système ? D’un côté, on a diminué l’offre – il y a en effet de moins en moins de professionnels sur le terrain par le double jeu des départs à la retraite et de la diminution des numéros INAMI – mais la demande est toujours pareille ; d’un autre côté, on contrôle la demande par une politique de dénonciation de la fameuse « fraude sociale » et on fait la part belle à la responsabilisation du patient. Tout le système de soins de santé – qui permet de se soigner, de consulter des professionnels à bas prix, de recevoir des allocations si besoin – que les mouvements sociaux ont mis des dizaines d’années à mettre en place est en train d’être balayé d’un revers de la main par la politique de Maggie Deblock depuis le début de son mandat, en quelques mois.

Cela n’est pas une fatalité. On peut s’opposer à la logique néolibérale. Les professionnels et les patients ont des intérêts communs. Il faut que les syndicats et les associations de patients travaillent ensemble pour faire valoir les droits et les revendications de chacun.

La politique de Maggy de Block ne va pas s’arrêter d’elle-même. Cela dépend de la capacité de toutes les composantes du secteur des soins de santé, travailleurs comme patients, à construire et à mettre en œuvre ensemble la stratégie qui la mettra en échec.