Octobre 1996. Le mouvement blanc fait vaciller un système pourri jusqu’à la moelle

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Il y a 20 ans, la Belgique était en émoi. Une semaine d’actions spontanées et de manifestations locales, la plus grande étant celle de Gand avec 25.000 participants, a débouché sur le point d’orgue de la Marche Blanche. Ce jour-là, le 20 octobre, 300.000 personnes défilèrent à Bruxelles. Pour reprendre le contrôle de la situation, l’establishment a utilisé tout ce qui est imaginable, du cardinal au roi. Retour sur ce mouvement..

Par Geert Cool

Une explosion de colère

Des milliers de personnes qui sortent spontanément en rue, des écoles qui se vident, des entreprises qui entrent en grève,… Tout ça parce qu’un juge d’instruction est démis d’un dossier. 20 ans après, ça a l’air bizarre. Dans les commémorations officielles, l’élément de mouvement de masse ne sera sans doute pas mis en avant. L’affaire Dutroux en 1996, ces fillettes enlevées et abusées, a choqué et consterné tout le monde. Lorsqu’il s’est avéré que l’enquête sur cette affaire faisait face à beaucoup de difficultés, la colère a explosé.

L’élément déclencheur, ce fut le retrait du dossier des mains du juge d’instruction Jean-Marc Connerotte sur base du prétexte qu’il avait mangé une assiette de spaghettis lors d’une soirée de soutien aux fillettes disparues et qu’il n’était donc pas “impartial”. Aux yeux de beaucoup, cet Arrêt ‘‘spaghetti’’ signifiait que quelqu’un de ferme et intègre avait été mis de côté par les rouages bureaucratiques de l’establishment judiciaire. La crainte était grande que cette affaire ne soit étouffée comme, entre autres, celle du groupe terroriste des “tueurs du Brabant” et d’autres incidents des années 1980.

La colère visait tout le système. La justice, la police mais aussi les médias avaient perdu toute la confiance de la population. Une série de frustrations accumulées s’aggloméraient ensemble. Les ouvriers de VW-Forest se sont mis en mouvement en stoppant le travail le lundi 14 octobre, un exemple bien vite suivi partout dans le pays. Le mardi, les premières actions d’écoliers prirent place avec le soutien des travailleurs, des étudiants,…

Une semaine de manifestations spontanées et de protestation massive suivit. L’establishment perdit partiellement le contrôle de la situation et lança des appels désespérés aux écoliers pour qu’ils réintègrent les cours et aux ouvriers pour qu’ils retournent au travail. Tous les éléments de l’establishment se sont mélangés dans ces appels, du gouvernement au roi en passant par l’église. Tous avaient peur du mouvement. C’est pourquoi la Marche blanche, la mobilisation nationale organisée à la hâte le 20 octobre, a dû être apolitique. Les partis traditionnels n’avaient, en effet, aucun contrôle sur les idées politiques qui se développaient dans le mouvement. L’ampleur, la spontanéité et la vitesse du mouvement avaient surpris l’ensemble de l’establishment.

Organiser le mouvement et lui donner une direction

Le PSL, qui s’appelait encore ‘‘Militant’’ à l’époque, est intervenu énergiquement autour du slogan “Ce système est pourri jusqu’à la moëlle” pour que la méfiance à l’égard du fonctionnement de la justice devienne une remise en cause de l’ensemble de la société. Là où nous en avions la possibilité, à Gand surtout, nous avons pris l’initiative, avec d’autres, de donner une direction au mouvement tant au niveau du contenu que de la pratique. Un appel à une manifestation commune pour le vendredi 18 octobre a suivi. Des tracts ont été distribués sur les lieux de travail, entrainant parfois directement des grèves. L’appel a été popularisé par des actions quotidiennes de la jeunesse. Je me souviens comment nous avons animé, avec quelques membres du PSL, des manifestations d’étudiants et d’écoliers à Gand pendant toute la semaine qui regroupaient très vite des centaines voire des milliers de jeunes.

La vitesse à laquelle ce mouvement est né et le thème de son élément déclencheur ont contribué à la confusion. Ainsi, à un moment donné, on s’est retrouvés avec quelques centaines d’écoliers qui criaient des slogans comme ‘‘Etat de droit ? Attrape-nigauds!” tandis qu’un autre groupe d’écoliers criait face à ce slogan ‘‘Vive l’état de droit’’ et que d’autres criaient que Dutroux devait recevoir la peine de mort. En allant ensemble en rue et en discutant, il a été possible, à petite échelle, de mettre en avant des revendications claires et d’amener tout le monde à une grande action commune. Cela a contribué à la manifestation de 25.000 participants à Gand le vendredi 18 octobre où le slogan “Ce système est pourri jusqu’à la moëlle” était véritablement central. C’était la plus grande manifestation après la Marche blanche nationale et a montré sur le plan local, ce qui aurait été possible si le mouvement ouvrier avait pris des initiatives nationalement.

La récupération

Tout au long de la semaine, le mouvement a de plus en plus été porté par des travailleurs et leurs familles, généralement sans conscience de classe mais en tant que parents, en tant qu’enfants. Mais il était possible de rendre conscient ce qui était inconscient. Là où nous avions des forces, nous avons joué un rôle en ce sens. Un mot d’ordre des directions syndicales aurait suffi pour donner une orientation au mouvement et pour continuer à le développer. Le PSL défendait la nécessité d’un appel à la grève générale et à la formation de comités d’action pour la préparer. Cela aurait ainsi été une action sous contrôle de la base. Mais la direction syndicale partageait avec les politiciens la peur d’une grève générale.

L’establishment a ainsi pu récupérer le mouvement. Par manque de direction du mouvement ouvrier, les parents des enfants disparus ont souvent été, à contrecœur, bombardés comme leaders et porte-paroles. Ils étaient dans tous les médias et soudain, les portes du palais royal se sont ouvertes à eux. Le premier ministre de l’époque, Jean-Luc Dehaene, a déclaré des années plus tard que l’intervention du roi Albert au cours de ces semaines a été sa plus belle réussite : “Albert a alors évité une révolte.” L’establishment a tout fait pour transformer la Marche blanche en un défilé funéraire apolitique. Mais ils n’étaient pas tranquilles : le gouvernement n’a pas osé se montrer à la Marche blanche. En même temps, la répression était en cours : j’ai pu m’en apercevoir lorsque j’ai été arrêté avec quelques autres à Bruxelles avant même le début de la Marche pour possession de tracts. La liberté d’expression n’était pas à l’ordre du jour.

20 ans après la colère contre la justice de classe qui défend les intérêts de riches, le seuil pour accéder à la justice est encore plus haut pour Monsieur tout le monde (TVA sur frais d’avocat, droits de greffe plus élevés, moyens insuffisants pour le système pro deo,…). Les grands fraudeurs qui planquent leur capital au Panama s’en sortent, les grandes affaires de fraude arrivent à prescription tandis que de plus en plus de méthodes de poursuite existent contre le commun des mortels alors que le seuil pour aller en justice pour s’y opposer est toujours plus élevé. Il n’est absolument pas question de contrôle démocratique sur la justice.

La vitesse et l’ampleur du Mouvement blanc sont aussi une réponse à ceux qui pensent que des mouvements de masse ne sont pas à l’ordre du jour dans notre pays. Il y a encore beaucoup de poches de mécontentement prêtes à éclater en protestation de rue à la première occasion. Cela peut être le cas autour de thèmes auxquels on ne pense pas immédiatement.

Le manque d’implication active de la direction syndicale a fait que le caractère de classe du mouvement n’était pas clair. D’autres couches de la société ont également pris part au mouvement. Mais ce n’est pas une donnée statique. Le patronat a vite décroché quand il y a eu des actions de grève. La classe moyenne a auparavant joué un rôle actif dans la diffusion d’affiches des enfants disparus et avait de la sympathie pour les actions mais n’avait pas la main sur la direction du mouvement. De nombreux intellectuels ont mis en avant de manière condescendante le caractère “populaire”.

Le mouvement a reçu un caractère de masse après la grève de Volkswagen à Forest et était de plus en plus porté par les ouvriers et leurs familles. La Marche blanche a montré le potentiel des travailleurs. A cet égard, il est essentiel pour les forces de gauche de rendre conscient ce qui ne l’est pas et de donner une perspective au mouvement d’un point de vue de classe.

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