Interview de Mohamed, délégué FGTB

«La soif de profit est responsable de la fermeture de Bekaert-Hemiksem»

Le 20 janvier, juste avant la Marche de solidarité du 24, nous avons discuté avec Mohamed, travailleur chez Bekaert (production de fils d’acier) à Hemiksem (près d’Anvers) et élu pour la FGTB-Métal au conseil d’administration de l’entreprise. Comment les travailleurs ont-ils réagi le vendredi 15 décembre 2008 à l’annonce du plan de fermeture de votre usine par Bekaert?

Par Jan (Anvers )

Mohamed: “Les premiers moments après l’annonce de la direction étaient irréels. La plupart de mes collègues au conseil d’administration étaient comme cloués sur place, personne ne pouvait dire quoi que ce soit à la pensée du drame social pour les 264 travailleurs et leurs familles. “La direction s’attendait à ce que nous annoncions la fermeture aux travailleurs pour recommencer le travail le lundi. Mon abattement a tourné en rage. Messieurs les directeurs vivaient-ils sur une autre planète ? “Avec quelques autres travailleurs, j’ai essayé de réveiller tout le monde. Nous ne pouvions pas accepter l’arbitraire du patron ! Le jour même, l’usine a été mise à l’arrêt. La rage s’est répandue parmi le personnel et la direction a rapidement été obligée d’annoncer que, jusqu’au 5 janvier 2009, personne ne devait plus travailler et que tout le monde allait être payé à 100%. Après coup, les patrons ont prétendu être surpris que les travailleurs aient été tellement en colère…”

Pourquoi Bekaert veut-il fermer votre usine? Est-ce que vous tournez à perte ?

Mohamed: “En 2007, Bekaert a fait 87 millions d’euros de profits. Il n’y a pas encore de chiffres pour 2008, mais il apparaît dans les livres de compte que notre filiale fait au moins 10 millions d’euros de profits. En octobre 2008, on nous a dit que les objectifs annuels avaient été atteints en septembre. On tournait encore à plein régime durant l’été, avec des heures supplémentaires! Dès septembre, la demande a baissé et l’entreprise a eu recours au chômage technique. “Personne ne peut prédire combien de temps la crise économique va durer, mais fermer une usine rentable dès le premier jour est quand même totalement injustifiable ! La plupart des travailleurs ont 20 années d’ancienneté ou plus et ils contribuent chaque année aux profits. Les patrons ont aussi leur responsabilité sur le plan du maintien de l’emploi.”

Est-ce que l’intention de fermer l’usine était une surprise?

Mohamed: “Non, je savais que cela allait venir. L’année passée, ils ont encore fermé la filiale de Lanklaar (dans le Limbourg). Entretemps, ils ouvrent de nouveaux sites là où les salaires sont plus bas, entre autres en Slovaquie et en Indonésie. Ici à Hemiksem, après plusieurs restructurations ces 20 dernières années, on servait surtout à équilibrer les fluctuations de la production. L’intérêt stratégique de Hemiksem dans le groupe Bekaert a baissé, la fermeture devenant une option toujours plus réaliste. Nous avons continué à être rentables, mais la soif de profit a poussé le patron à fermer ici. La crise économique est une excuse habile pour appliquer des plans qui existaient déjà.”

Y a t-il une grande volonté d’action parmi les travailleurs?

Mohamed: “Les premiers temps, cela était certainement le cas. Le mercredi 17 décembre 2008, nous sommes allés à 4 h. du matin à l’usine de Zwevegem (près de Courtrai) avec à peu près 80% des travailleurs pour y appeler à la solidarité. Nous revendiquions dans notre tract que la direction retire son annonce de fermeture. Le piquet quotidien au parking de l’entreprise était toujours bien fourni, il est d’ailleurs toujours là aujourd’hui. Les visites de solidarité des autres entreprises de la région et même de très loin nous ont donné du courage. Mais quand une stratégie claire pour garder l’entreprise ouverte n’est pas offerte, l’abattement l’emporte. Les gens commencent alors à discuter des primes de départ et à chercher un autre boulot.”

Est-il est possible de mettre Bekaert sur les genoux?

Mohamed: “Que cela n’allait pas être simple, nous le savions d’avance. Mais si les syndicats avaient éla¬boré un plan d’action impliquant les travailleurs de toutes les filiales de Bekaert dans notre pays, cela aurait été possible… Une usine comme celle de Zwevegem est toujours cruciale pour Bekaert et une brusque diminution de la production là-bas peut toujours leur poser des problèmes et renforcer notre position. En plus, nous avons toujours l’entreprise en mains et il y a pour des millions de matériel. Cet atout, nous l’avons de toute façon et nous pouvons toujours jouer cette carte maintenant que les syndicats sont tombés d’accord pour négocier un plan social.”

On entend parfois au piquet que “ceux de Zwevegem ne vont pas partir en action parce qu’ils ont eux aussi peur de perdre leur boulot.”

Mohamed: “Oui, si les syndicats mettent systématiquement les travailleurs devant un scénario de “tout ou rien”, personne ne va entrer en action. Le 5 janvier, avec le referendum, nous avons eu le choix entre le chômage temporaire avec à peu près 95% du salaire pour le mois de janvier ou faire grève, ce qui signifie que tout le monde reçoit 500 euros en moins. Evidemment, quasi tous les travailleurs choisissent alors la première option, mais si tout le monde reste chez soi, la pression sur le patron retombe. “Un plan d’action global pour toutes les filiales en Belgique avec une réelle chance de réussite peut convaincre la majorité que lutter offre plus de sécurité d’emploi qu’attendre anxieusement ce qui peut arriver. Au lieu de tout décider dans le cercle fermé des délégués et d’impliquer seulement de temps en temps les militants, comme c’est souvent le cas en ce moment, nous devons impliquer tous les travailleurs dans les discussions, avec par exemple des réunions hebdomadaires du personnel.”

Avez-vous du soutien du côté politique?

Mohamed: “A l’exception des visites au piquet de partis de la gauche radicale comme le PSL, le PTB, le CAP et SP.a-rood (un groupe d’opposition au sein du parti socialiste flamand), nous ne voyons ou n’entendons rien du monde politique. C’est quand même incroyable de les voir commencer une nouvelle tournée d’injection de capital dans les banques après que la première nous ait déjà coûté 20 milliards de l’argent des impôts ! Ceux qui ont causé la crise reçoivent de l’aide tandis qu’on laisse crever les victimes. Si la nationalisation n’est plus un tabou, pourquoi cela est-il impossible pour notre usine, qui est rentable ?”

Que va-t-il se passer maintenant?

Mohamed: “Samedi, il y a une marche de solidarité à Hemiksem. Evidemment, j’espère qu’il y aura une bonne présence et que ce ne sera pas un cortège funèbre. Mais je doute fortement que la situation puisse encore être transformée ici. Ce n’est pas qu’il n’y a aucun moyen, mais avec la stratégie défensive actuelle, je n’y crois plus. Une manifestation combative pourrait toutefois convaincre de plus en plus de travailleurs et de syndicalistes que le syndicat doit élaborer une offensive et un plan d’action national pour l’emploi, qu’ils fassent bien sentir aux politiciens, juste avant les élections, que les injections de capital dans les banques et les plans de relance contiennent trop de cadeaux au patronat.

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