Scandale de l’amiante. Envoyés à la mort

SCANDALE DE L’AMIANTE

Envoyer une équipe d’ouvriers enlever quatre tonnes d’amiante, un produit hautement cancérigène et potentiellement mortel, sans protection et quasiment à mains nues, ce s’appelle un assassinat. Et se débarrasser des débris sans prévenir personne de ce qu’on va en faire, c’est étendre le risque à toute une population.

Jean Peltier

L’affaire incroyable qui vient d’être révélée par le Parquet de Bruxelles trouve son origine dans l’opération de rénovation de plusieurs bâtiments industriels menée à Anderlecht en juin 2007. Il semble que la plus grande partie de ces travaux se soient déroulés suivant les règles mais, dans un des bâtiments, l’entrepreneur a laissé les ouvriers retirer quatre tonnes d’amiante au karsher, au grattoir et à mains nues, sans les avertir du danger, sans protection et sans autorisation environnementale. L’amiante a également été transportée de manière illégale mais on ignore où elle a été conduite.

"L’institut belge pour la gestion de l’environnement (IBGE) a été informé par le témoignage anonyme d’un responsable de la sécurité. Après un an d’enquête, nous avons déjà pu retrouver cinq ouvriers, mais nous sommes à la recherche d’au moins un autre homme, le chef d’équipe", a expliqué lors d’une conférence de presse ce jeudi Patrick Carolus, magistrat spécialisé en environnement au parquet de Bruxelles. La recherche est difficile car les ouvriers provenaient d’Europe de l’Est et ont depuis lors quitté le pays. "Ce chef d’équipe pourra sans doute nous expliquer comment se sont déroulés les travaux. Qui a donné l’ordre de retirer l’amiante? Est-ce que l’équipe savait de quels matériaux il s’agissait? Ce sont des questions auxquelles nous aimerons trouver une réponse. De plus, tous les ouvriers doivent subir rapidement une série d’examens pour savoir ce qu’il en est de leur santé" a poursuivi le magistrat.

Si sa responsabilité est prouvée, "l’entrepreneur risque jusqu’à un an de prison et une amende pouvant atteindre 500.000 euros. S’il s’avère qu’une logique économique prévalait et que le but était d’épargner de l’argent, des peines très lourdes vont être requises", a encore ajouté le magistrat.

Ce fait divers – qui n’a pas semblé très important pour les journalistes puisque la RTBF et les quotidiens n’en ont parlé qu’un seul jour – est pourtant extraordinairement révélateur du monde dans lequel la capitalisme nous fait vivre : la concurrence qui amène les patrons à comprimer leurs coûts au maximum, y compris au détriment de la sécurité et de la santé des travailleurs ; l’exploitation forcenée de travailleurs étrangers qui, dans un secteur comme la construction, n’ont souvent pas de papiers, pas de contrat, pas de sécurité sociale et donc aucun suivi médical ; et les dangers écologiques que ces mêmes patrons font tout pour dissimuler ou minimiser (pendant des dizaines d’années, les « maîtres de l’asbeste » ont dissimulé le danger, avec la complicité des gouvernements, malgré les preuves scientifiques et médicales).

L’assassin silencieux

L’amiante est un des produits industriels les plus dangereux qui existe. Vu ses qualités isolantes (sur le plan thermique et acoustique), sa facilité d’utilisation et son faible coût, il a été pendant plus d’un siècle un des matériaux les plus utilisés dans le secteur de la construction, particulièrement en Belgique, que ce soit pour couvrir des toits, carreler des sols, isoler des plafonds et des gaines de chauffage central, filtrer l’air dans les métros,… Mais, avec le temps, il s’effrite en longues fibres aisément respirables qui sont extrêmement dangereuses pour la santé. Car l’amiante provoque l’asbestose et le cancer du poumon et de la plèvre (enveloppe externe des poumons). Ces maladies se caractérisent d’abord par un essoufflement qui s’accentue avec le temps – même si le patient n’est plus en contact avec l’amiante – jusqu’à la suffocation. L’évolution est lente mais irréversible : le patient finit par mourir dans d’atroces souffrances. Il n’existe aucun remède !

Si l’asbestose et le cancer du poumon apparaissent après une exposition prolongée à l’amiante – et touchent donc essentiellement les travailleurs de l’amiante -, le cancer de la plèvre peut aussi frapper en dehors du milieu du travail. Il suffit parfois pour être atteint d’avoir été très peu en contact avec de l’amiante, et cela 20 ou 40 ans auparavant …Si le nombre de victimes parmi les travailleurs de l’amiante se compte déjà par milliers, le pire reste encore à venir. D’une part parce que, pour les travailleurs de l’amiante, il peut parfois s’écouler 20 ou 30 ans entre l’exposition au matériau et la maladie, d’autre part parce qu’en ce qui concerne le grand public, ce n’est lorsque le matériau contenant de l’amiante commence à s’user ou à se détériorer que des fibres se libèrent insidieusement, contaminant aujourd’hui des personnes qui ne développeront un cancer que dans 30 ou 40 ans ! Alors, si des bureaux et des écoles sont contaminés par l’amiante ou si, comme à Anderlecht, des tonnes d’amiante ont été déménagées et abandonnées on ne sait où, on peut imaginer le drame que cela pourra déclencher dans le futur…


Il y a un an, le dossier de l’amiante avait déjà animé la rentrée scolaire, suite à l’interview d’un enseignant dénonçant la présence d’amiante dégradé dans les écoles. Nous avions alors publié un dossier sur ce sujet que nous reproduisons ici.

ECOLES. Alerte à la bombe

Article par Marie Francart

Lorsque le dimanche 2 septembre, un enseignant – qui a préféré garder l’anonymat par crainte de sanction disciplinaire – dénonce lors de l’émission télévisée « Controverse » (sur RTL-TVI), la présence d’amiante dégradé dans de nombreux bâtiments scolaires, cela fait l’effet d’une bombe !

Tout a commencé en 2004, lorsque ce prof du sud du pays a eu la désagréable surprise de découvrir un morceau de faux plafond sur le sol de sa classe. L’analyse des débris révèle la présence d’amiante. Inquiet, l’enseignant commence à se renseigner et constate que son école est littéralement truffée d’amiante. Il alerte ses collègues et la direction, en vain. « C’est un sujet tabou » dénonce-t-il : les enseignants ont peur de faire du tort à leur école et les syndicats ne s’intéressent pas au problème. Malgré ces obstacles, le prof poursuit sa petite enquête et découvre que de très nombreuses écoles de la Communauté française et en particulier les constructions préfabriquées recèlent d’importantes quantités d’amiante. Fort de ce constat, il fustige « la politique actuelle du gouvernement Arena qui consiste à «gérer » le risque avec des moyens insuffisants, sans même avoir fait un inventaire complet de la situation, plutôt qu’à l’éradiquer au nom du principe de précaution. C’est de la non-assistance à personne en danger ! »

Cette « bombe » fait exploser de colère Marie Arena, la ministre de l’Enseignement obligatoire : elle exige de savoir de quelle école il est question et dénonce ces « déclarations sensationnalistes : « Comment est-il possible d’agiter de tels éléments et de faire peur aux parents à la veille de la rencontre scolaire ? » Selon la ministre, ce professeur ferait peur à la population pour rien et la situation serait sous contrôle. Vraiment ?

Selon le député Ecolo Yves Reinkin, aucun inventaire de la présence d’amiante dans les écoles du Hainaut n’a encore été réalisé. En ce qui concerne les autres bâtiments de la Communauté française, les documents transmis par l’administration révèlent que certains inventaires n’ont jamais été réalisés ou qu’ils ont été égarés ! D’après les parlementaires Ecolo, la Ministre n’a aucune idée du nombre d’écoles, de crèches et de centres sportifs qui sont concernés par le problème de l’amiante. Elle n’est pas en mesure non plus de fournir des renseignements précis quant aux désamiantages réalisés, au planning des futurs travaux, au volume et à l’origine des budgets qui seront nécessaires. Considérant que la Ministre « traite la présence d’amiante dans les bâtiments qui relèvent de sa compétence avec un laxisme irresponsable », Ecolo a déposé une proposition de résolution enjoignant le Gouvernement à agir.

L’amiante : minéral magique …

L’amiante ou asbeste est une roche naturelle qui désigne six variétés de métaux de structure fibreuse qui sont des silicates hydratés (1). L’exploitation industrielle de l’amiante remonte au 19e siècle. Très vite, ses qualités isolantes (sur le plan thermique et acoustique), sa facilité d’utilisation – il s’allie facilement à d’autres substances telles le ciment, la peinture, le papier, le caoutchouc… -, sa résistance mécanique significative et son faible coût le transforment en un des matériaux les plus utilisés dans le secteur de la construction.

L’amiante a servi pour couvrir des toits (simili-ardoises :Eternit) carreler des sols (dalles) isoler des plafonds et des gaines de chauffage central, mais aussi pour filtrer l’air (dans les métros), préparer l’asphalte des revêtements routiers, etc. Le nombre de produits différents pour lesquels on a utilisé de l’amiante est estimé à plus de 3.000. On l’a même utilisé pour fabriquer des grille-pains, des filtres à cigarettes et pour filtrer le vin. En 1929, la Belgique utilisait 20.000 tonnes d’amiante par an, en 1978 elle en consommait plus de 70.000. La Belgique était d’ailleurs en huitième place dans le monde pour l’utilisation de l’amiante (2).

… ou poison mortel

L’amiante a la propriété de se séparer en fibres extrêmement longues et fines. Leur longueur peut être 100 fois supérieure à leur épaisseur. Or, plus une fibre est longue et fine, plus elle est respirable et donc dangereuse pour la santé. L’amiante se révèle cancérogène pour l’homme. Elle peut causer 3 types de maladies. : l’asbestose, le cancer du poumon et le mésothéliome ou cancer de la plèvre (enveloppe externe des poumons). Ces maladies se caractérisent d’abord par un essoufflement qui s’accentue avec le temps – même si le patient n’est plus en contact avec l’amiante -, ensuite vient un halètement et finalement une suffocation qui mène à l’agonie. L’évolution est lente mais irréversible : le patient finit par mourir dans d’atroces souffrances. Il n’existe aucun remède !

Tandis que l’asbestose et le cancer du poumon apparaissent après une exposition prolongée à l’amiante – et touchent donc essentiellement les travailleurs de l’amiante – , le mésothéliome par contre peut aussi frapper en dehors du milieu du travail. Il suffit parfois pour être atteint d’avoir été très peu en contact avec de l’amiante, et cela 20 ou 40 ans auparavant …Si le nombre de victimes parmi les travailleurs de l’amiante se compte déjà par milliers, le pire reste encore à venir. D’une part parce que, pour les travailleurs de l’amiante, il peut parfois s’écouler 20 ou 30 ans entre l’exposition au matériau et la pathologie, d’autre part parce qu’en ce qui concerne le grand public, ce n’est lorsque le matériau contenant de l’amiante commence à s’user ou à se détériorer que des fibres se libèrent insidieusement, contaminant aujourd’hui des personnes qui ne développeront un cancer que dans 30 ou 40 ans ! Alors, si les écoles sont contaminées par l’amiante, on peut imaginer le drame que cela pourra déclencher dans le futur…

Des décennies de mensonges…

Aujourd’hui une directive européenne interdit totalement l’usage de l’amiante. Mais elle ne date que de 2005. Pourtant, les dangers liés à l’amiante en matière de santé sont connus depuis longtemps. Dès les premières années de l’exploitation industrielle de l’amiante, des pathologies étaient déjà apparues. Ainsi, en 1900, deux médecins anglais signalent une « fibrose diffuse » chez un ouvrier mort à 34 ans. En 1906, un inspecteur du travail à Caen signale 50 décès dans une filature d’amiante. Cette année-là, d’autres cas de décès par asbestose sont signalés. A partir de 1925, on entreprend de réelles études statistiques sur l’asbestose et on découvre chez les travailleurs de l’amiante, 40 % de morts par cancer. (POUR) La loi de 1952 qui régit le dépistage de l’asbestose dans les entreprises travaillant l’amiante « imposant toutes les mesures requises pour la santé et la sécurité des travailleurs », prouve clairement qu’aussi bien l’Etat que les patrons connaissent parfaitement les dangers de l’amiante.

Mais, pendant des années, les « maîtres de l’asbeste » dissimulent le danger, avec la complicité des gouvernements. Malheureusement, la loi de 1952 et les soi-disant mesures de prévention ne changent pas grand chose aux conditions de travail des ouvriers : il y a trop de profit à gagner.

C’est aussi la conclusion à laquelle arrive Michel Verniers, délégué syndical de l’entreprise Coverit (filiale du groupe Eternit) à Harmignies, près de Mons, qui a fermé ses portes en 1987. Quelques années après la fermeture de l’usine, il est intrigué par le nombre anormalement élevé de décès de ses anciens collègues, et commence à tenir une liste des décès et à faire des recherches sur l’amiante. Il constate que, sur les 220 travailleurs de l’usine, 116 sont morts et 49 sont malades. Vivian Lescaut, lui aussi ancien travailleur de Coverit, explique que les ouvriers n’étaient pas conscients des dangers de l’amiante, vu qu’à l’époque aucun d’entre eux n’était malade. Les patrons eux savaient, mais, faisaient tout pour nier le problème : lorsqu’à fin des années 70, des journalistes sont venus dans l’usine et ont prévenu les ouvriers des risques que l’amiante représentait pour la santé, le patron les a mis dehors et à dit aux ouvriers qu’il ne fallait pas écouter les journalistes, que c’était de la désinformation (3).

C’est toujours la même chanson…

Le discours des patrons de Coverit rappelle étrangement celui que nous sert aujourd’hui la ministre à propos de l’amiante dans les bâtiments scolaires : on aurait bien tort de s’inquiéter, tout est sous contrôle… C’est faux, parce que l’amiante est omniprésente dans certains bâtiments scolaires, en particulier dans les fameux R.T.G. préfabriqués, construits dans les années ‘70 (les années d’or de l’amiante) prévus pour faire face au baby-boom de l’après-guerre. Ces constructions étaient provisoires, conçues pour une durée de vie de 30 ans tout au plus. L’amiante y est présente dans les chaufferies, les appuis de fenêtre, les tableaux, les cloisons de séparation, les faux-plafonds et même les toits.

Les sceptiques rétorqueront que l’amiante n’est pas dangereuse lorsqu’elle reste figée dans la matière ; ce n’est que lorsqu’elle se libère dans l’atmosphère qu’elle est hautement toxique. En effet, mais il suffit de visiter les « préfabs » des écoles pour comprendre que ces bâtiments ont largement dépassé leur temps de vie et qu’ils sont dans un état d’usure et de délabrement avancé. Il y a donc bel et bien un problème d’amiante dans les écoles. Et ce n’est pas quelques encapuchonnages (il s’agit d’enrober l’amiante pour l’empêcher de se libérer) qui vont régler ce vaste problème.

Que faire ?

Il faut d’urgence établir un inventaire complet de l’amiante présent dans toutes les écoles de tous les réseaux. Ensuite, il est impératif de procéder à un désamiantage total, à effectuer avec toute la précision et les précautions nécessaires à ce genre de travail, suivi d’une démolition de tous les bâtiments insalubres qui sont « provisoires » depuis plus de 30 ans. Et enfin, il faut ériger de nouveaux bâtiments propres, écologiques et bien isolés qui permettront par ailleurs de réduire très fortement la consommation d’énergie. Mais cela coûtera cher, très cher, et la Communauté française n’a pas d’argent. Cela fait des années que le MAS met en avant la nécessité d’un refinancement de l’enseignement qu’il faut ramener à 7 % du PIB. Cet argent servirait non seulement à mieux encadrer les élèves, mais aussi à les recevoir dans des écoles dignes de ce nom et qui ne risqueraient pas de mettre leur santé en péril. Le désamiantage du Berlaimont a coûté plus d’un milliard d’euros et pourtant, les autorités n’ont pas hésité à le faire. La vie et la santé de nos enfants et de nos enseignants vaut-elle moins que celle des euro-députés ?


  1. repris de « Le point sur l’amiante », www.ecoconso.be de la Région wallonne
  2. données citées dans le dossier «Danger amiante » de l’hebdomadaire « Pour » n°217, 27 juillet 1978
  3. voir « Mortelle amiante », dans le mensuel « La Gauche » n°20, février 2006
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