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Crise des réfugiés : aucune solution n’existe sans en finir avec l’impérialisme

<![CDATA[europe_forteresseUne réponse socialiste à la guerre et à la crise des réfugiés

Les articles et reportages au sujet de la tragédie humanitaire des réfugiés issus de Syrie, de Libye, d’Irak, d’Afghanistan ou encore de Somalie n’ont pas manqué dans les médias de masse. Le traitement qui leur est réservé par les divers pays européens a également été largement couvert. Par contre, le traitement des raisons de cet exode désespéré fut extraordinairement pauvre. La réalité des chiffres est pourtant implacable : parmi les demandeurs d’asile qui arrivent en Europe par la Grèce (actuellement plus de la moitié du total), plus de 85 % sont issus de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et de Somalie. Dans tous ces pays, les interventions militaires occidentales ont fortement contribué à créer les situations de cauchemar, contraignant une partie de la population à prendre la fuite. En Belgique, plus de 70 % des demandeurs d’asile proviennent de pays en guerre.

Dossier, par Nicolas Croes

Les interventions impérialistes menées en Afghanistan (depuis 2001) et en Irak (depuis 2003) au nom de la ‘‘guerre contre le terrorisme’’ ont conduit à une situation explosive au Moyen-Orient. En avril 2015, un rapport intitulé ‘‘Body Count : Casualty Figures after 10 Years of the ’War on Terror’’’ a été publié par les organisations de médecins Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, Physicians for Social Responsibility et Physicians for Global Survival. Ce rapport fait état de la mort d’au moins 1,3 million de personnes en Irak, en Afghanistan et au Pakistan (essentiellement victimes de drones américains) entre 2001 et 2013. Ce ne serait du reste qu’une ‘‘estimation basse’’ ne tenant pas compte d’autres pays en conflit comme le Yémen, la Somalie, la Libye et la Syrie. Les trois associations évoquent un ‘‘crime contre l’humanité proche du génocide’’. Ce rapport, qui n’a pas été contesté, a été quasiment ignoré par la suite dans toute l’agitation autour de la situation au Moyen-Orient.

Couplées à l’échec partiel des soulèvements de masse contre les régimes dictatoriaux de la région qui avaient notamment mis fin aux règnes de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte en 2011, ces destructions ont ouvert la voie à la violence sectaire et au développement de forces réactionnaires telles que l’État Islamique. En Syrie, avec le soutien indirect et ‘‘stratégique’’ de puissances occidentales à des factions ne menaçant pas leurs intérêts, le mouvement de masse contre Bachar al-Assad a dégénéré en une sanglante guerre civile. Plus de 250 000 syriens ont perdu la vie, pendant que plus de 11 millions de personnes devaient fuir le pays. Les attentats terroristes sont devenus une réalité quotidienne au Moyen-Orient : en 2015, 78 % des décès liés au terrorisme ont eu lieu en Irak, au Pakistan, en Afghanistan, en Syrie et au Nigeria.

Les bombardements actuellement effectués par les USA en Syrie aux côtés de la France et d’autres pays ne feront rien pour ramener la paix, ils ne feront qu’augmenter le nombre de morts, la misère et le flot de réfugiés contraints de fuir pour sauver leur vie. Quant à la Belgique, les États-Unis viennent de formellement demander qu’elle étende à la Syrie ses missions de bombardement menées jusqu’ici en Irak.

Une sanglante tradition

La responsabilité de l’impérialisme occidental dans les massacres et l’oppression de la région a déjà une longue histoire derrière elle. À la suite du dépeçage de l’Empire Ottoman et du processus de décolonisation, chaque force qui a menacé les intérêts des différentes puissances occidentales a dû faire face à des interventions de différentes formes.

Quand, en 1956, le dirigeant nationaliste égyptien Nasser a annoncé la nationalisation du canal de Suez, les gouvernements français et britannique se sont associés au gouvernement israélien pour lancer une invasion – désastreuse – de l’Égypte. Peu avant, en 1953, le nationaliste iranien Mohammad Mossadegh a subi la colère des puissances occidentales après avoir nationalisé l’industrie pétrolière du pays, jusqu’alors sous contrôle britannique. Il fut renversé par le coup d’État du général Fazlollah Zahedi avec l’aide occidentale, puis placé en résidence forcée jusqu’à sa mort. Les exemples de ce type sont légion.

Diverses forces réactionnaires ont parallèlement bénéficié des largesses de l’impérialisme. La doctrine wahhabite de l’islam politique (partagée par l’élite dirigeante d’Arabie saoudite et du Qatar ainsi que par l’État Islamique) a été soutenue par les autorités britanniques après la première guerre mondiale, puis par les Etats-Unis après la deuxième. Le régime saoudien a ainsi été autorisé à commettre des actes barbares sans que cela ne pose le moindre problème pour peu que l’accès au pétrole soit garanti. Cela a aussi permis aux États-Unis de disposer d’un accès facile à des alliés tels que les moudjahidines (dont sont issus les talibans), en lutte contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan après 1979. Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 que l’impérialisme américain s’est retourné contre son ancien allié.

Quelle approche défendre ?

En Libye, en 2011, les révoltes à Benghazi et à Tripoli n’avaient pas au début un caractère réactionnaire, mais faisaient partie de ce que l’on a appelé le “Printemps arabe”. Les jeunes qui avaient commencé la révolution disaient explicitement ‘‘ceci est notre révolution, nous ne voulons aucune intervention de l’impérialisme’’ à l’aide de banderoles, etc.

Mais des forces réactionnaires ont utilisé la brutalité du régime Kadhafi et la peur de ses chars qui marchaient sur la ville pour s’emparer de la direction du mouvement à Benghazi. Pour Kadhafi, cela a constitué une excuse parfaite. Il ne s’attaquait plus maintenant à une révolution, mais à des réactionnaires. Pour l’Otan, c’est cela qui a ouvert la voie aux bombardements et qui a permis à l’impérialisme occidental d’à nouveau affirmer son rôle dans la région.

Si un parti révolutionnaire avait défendu la réorganisation du mouvement des jeunes révolutionnaires, des travailleurs et des pauvres par l’instauration de comités de défense démocratiques tout en lançant un appel à la solidarité envers les troupes de Kadhafi et les masses de Tripoli, qui elles aussi étaient descendues en masse dans les rues au commencement, les choses auraient été complètement différentes.

En Syrie, nous nous opposons aux interventions des impérialistes et de leurs alliés et sommes favorables au retrait de toutes les troupes étrangères ainsi qu’à la mise en place de comités de résistance unitaires et non sectaires afin de défendre contre les attaques religieuses sectaires les travailleurs, les pauvres ainsi que les autres couches opprimées. Nous défendons la garantie de droits démocratiques pour tous – quelle que soit l’ethnie, la religion et la nationalité – ainsi que la tenue d’élections démocratiques honnêtes pour une assemblée constituante révolutionnaire et pour une confédération socialiste libre du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

Dans une situation qui entre-temps a dégénéré en guerre civile, tout cela peut sembler improbable et lointain. Une situation difficile et sans issue ne nous dispense cependant pas de montrer et de défendre des éléments de sortie de crise pour le mouvement des travailleurs. Mettre “en pause” la lutte de classes signifie de laisser l’initiative aux forces réactionnaires. Il est correct de s’opposer à une intervention impérialiste, mais l’alternative à l’intervention n’est certainement pas une “solution politique” entre les forces impérialistes et les régimes dictatoriaux de la région. Nous ne devrions alors compter que sur ceux qui ont justement déclenché la guerre civile, le régime d’Assad et les rebelles armés par l’impérialisme, l’Arabie saoudite et le Qatar.

Aucun conflit armé, où que ce soit dans le monde, n’a jamais pu être réglé de cette manière. La seule “solution politique” qui peut permettre de mettre un terme à un conflit armé entre ces forces, est soit lorsqu’un de ces camps est si affaibli qu’il ne peut plus s’en sortir autrement, soit lorsque les deux camps sont totalement épuisés. Nous ne pouvons hélas pas exclure le fait que c’est ce dernier scénario qui attend la population syrienne. Même alors, toute trêve créera un espace pour une restauration graduelle du mouvement des travailleurs. Mais nous ne proposons pas d’attendre cette trêve sans que le mouvement social ne prenne la moindre initiative indépendante afin de hâter la fin du conflit.

Et en Europe ?

avionsdechasse

Manifestation anti-guerre ce dimanche 24 avril, à 14h, Gare Centrale à Bruxelles.

Le mouvement qui s’est opposé à la guerre en Irak en 2003 a marqué les mémoires par son caractère massif. Des centaines de milliers de personnes avaient défilé à plusieurs reprises à travers le monde contre cette intervention. Toute une génération de jeunes militants est entrée dans l’activité politique par ce biais. Aujourd’hui, les différents mouvements de solidarité avec les réfugiés – des manifestations aux collectes de vivres – ont illustré le potentiel qui existe pour un mouvement large. Cependant, les revendications doivent impérativement sortir de l’approche uniquement humanitaire pour aborder des thèmes politiques, comme l’opposition aux aventures impérialistes. On proposera aussi d’aller chercher chez les plus riches les ressources nécessaires à un accueil digne pour les réfugiés. Ceci peut assurer à chacun, réfugié ou non, de bénéficier d’un véritable avenir, avec une sécurité sociale renforcée, un emploi de qualité, un accès gratuit à un meilleur enseignement,…

Il faut saisir cette richesse dans les caisses de la classe capitaliste en Europe comme à l’étranger. Les régimes du Moyen-Orient ne font rien non plus pour aider les réfugiés, pas même reconnaître le droit d’asile dans leur pays. De vastes sommes détenues par les élites milliardaires d’Arabie saoudite et d’autres régimes du Moyen-Orient sont placées au loin dans les pays européens. Plus de 80 % des propriétés d’une valeur de plus de 2 millions de £ à Londres sont par exemple propriété de personnes issues des milieux d’affaires de l’étranger, dont beaucoup du Moyen-Orient. Les richesses des élites du Moyen-Orient en Europe devraient être elles aussi saisies pour s’occuper des réfugiés qui fuient leurs régimes et leurs guerres.

L’accueil des réfugiés et la faillite du projet européen capitaliste

La discussion portant sur les réfugiés menace de déchirer l’Union européenne et met en évidence à quel point les politiciens capitalistes – européens ou non – sont incapables d’offrir une solution à la crise des réfugiés. Ils tentent tous de se décharger du problème sur d’autres pays que le leur, tout en laissant les réfugiés vivre dans des conditions inhumaines effroyables.

L’UE n’est pas connue sous le nom d’Europe-forteresse pour rien. La tragédie des réfugiés qui se noient dans la Méditerranée a précisément été causée par la politique de l’Union au cours de ces dernières années.

La construction de murs énormes, gardés par des soldats armés, a stoppé les gens qui traversent l’Europe par voie terrestre. Ceux-ci ont donc pris la mer. Les politiciens capitalistes ont réagi en réduisant le nombre de navires de sauvetage, pour tenter de rendre le trajet plus dangereux encore que les pays d’origine des réfugiés – et donc décourager les candidats à l’exil. Le nombre de noyés a donc augmenté. En avril 2015, on estime que 1 308 migrants sont morts en mer, contre 42 en avril 2014, quand les bateaux de l’opération Mare Nostrum étaient encore en activité.

L’été dernier, les politiciens capitalistes ont temporairement changé leur fusil d’épaule et un certain nombre de pays – en particulier l’Allemagne – ont ouvert leurs frontières, permettant à plus de réfugiés d’entrer. Cette phase n’a cependant pas duré longtemps. Rapidement, les différents pays de l’UE ont commencé à se chamailler en essayant de se refiler des réfugiés. L’accord de Schengen censé permettre la libre circulation dans de grandes parties de l’UE a été suspendu dans les faits, divers pays réintroduisant les uns après les autres des contrôles à leurs frontières.

L’accord avec l’État turc

La dernière ruse qui a émergé d’un sommet de l’UE est d’essayer de payer le gouvernement turc pour qu’il agisse comme une police des frontières, en retenant les réfugiés qui tentent d’atteindre l’Europe.

Dans son désespoir de se décharger de la crise des réfugiés sur la Turquie, l’UE a fermé les yeux sur le caractère antidémocratique du régime turc et la guerre qu’il mène contre le peuple kurde. Le gouvernement turc est encore récemment intervenu pour reprendre en main le plus grand journal du pays, qui avait osé le critiquer. Le président Erdogan pense même à étendre la définition de terroriste aux journalistes !

Le gouvernement turc mène une guerre civile brutale contre le peuple kurde dans le sud-est du pays, faisant des centaines de morts. Il a également bombardé des villages contrôlés par les Kurdes en Syrie, ce qui a efficacement aidé l’Etat Islamique. Les puissances européennes n’ont rien fait de plus que de doucement réprimander Erdogan pour ce crime.

Tout ce qui nous divise nous affaiblit

Les propositions de l’UE visent aussi à transformer la Grèce en un enclos géant – un camp de prisonniers en réalité – pour les réfugiés. Suite à la fermeture de la frontière entre la Grèce et la Macédoine, il y aura bientôt environ 70.000 réfugiés bloqués en Grèce. Cette décision n’a pas été prise par le gouvernement macédonien à lui seul, elle provient d’un ‘‘mini-sommet’’ qui a réuni les autorités autrichiennes et les États d’Europe centrale et orientale. La Grèce n’a même pas été invitée.

La grande majorité des réfugiés n’a pas pour objectif de rester en Grèce mais de traverser le pays pour se rendre en Europe du Nord. Ils se retrouvent maintenant affamés et sans abri dans les rues. La Grèce souffre déjà des conséquences d’une vicieuse politique d’austérité imposée par l’UE, avec plus de 50 % de taux de chômage parmi les jeunes, et un salaire moyen qui a chuté de plus d’un tiers depuis le début de la crise. Le pays est maintenant censé se débrouiller avec les réfugiés qui parviennent à atteindre l’Europe.

Le contrôle des décisions d’accorder ou non l’asile ne peut pas être laissé entre les mains des conservateurs ou des gouvernements tout aussi impitoyables du reste de l’UE. Le mouvement des travailleurs à travers l’Europe devrait exiger que des comités élus des travailleurs, avec des représentants des organisations de migrants, disposent du droit d’examiner les demandes d’asile et d’accorder l’asile.

Beaucoup de travailleurs et de pauvres – en Grèce et ailleurs – estiment qu’alors qu’ils compatissent avec les souffrances des réfugiés, les services publics de leur pays et l’offre de logements ne peuvent pas faire face au nombre de personnes à la recherche d’un abri. Cette idée est martelée par les politiciens de droite, qui racontent constamment que si les travailleurs ne sont pas assez payés ou ne peuvent pas trouver de logement ou d’emploi décent, c’est à cause des migrants.

Les politiciens capitalistes à l’échelle continentale se présentent comme des ‘‘durs sur la migration” en jouant sur les craintes des travailleurs, alors que ce sont ces mêmes politiciens capitalistes qui ont orchestré la dégradation sociale et le saccage des services publics.

Les réfugiés et les migrants ne sont pas responsables de l’austérité sans fin que nous avons endurée dans toute l’UE. Si nous laissons les gouvernements européens rejeter – à tort – la responsabilité de l’austérité sur les migrants, au lieu de pointer du doigt le système capitaliste en crise et les banquiers et milliardaires qui en bénéficient, les capitalistes vont réussir à broyer nos conditions de vie. Il est vital que le mouvement des travailleurs offre une issue, faute de quoi l’extrême droite pourra en profiter.

NON à l’Europe capitaliste, pour une Europe des travailleurs !

Le fait que l’UE soit en pleine crise existentielle devant son incapacité d’accueillir environ un million de réfugiés sur une population totale de 500 millions est une vibrante condamnation du projet capitaliste européen. Pourtant, selon le journal britannique The Guardian, il y a onze millions de foyers inoccupés dans l’UE, alors même que le nombre de sans-abris est estimé à 4,1 millions. En Belgique, les chiffres sur l’inoccupation des logements s’obtiennent difficilement. Mais dans la Région bruxelloise, la Cellule logements inoccupés de la Région estime que 48.000 logements ne seraient pas habités, sur un parc bruxellois total de 300.000 adresses privées. S’en prendre à ce gaspillage permettrait de résoudre la crise du logement de la population et d’abriter les réfugiés.

L’UE n’est pas un projet internationaliste. C’est en substance un rassemblement de grandes entreprises à travers l’Europe, avec pour but la maximisation des profits. Loin d’aboutir à l’harmonie européenne, comme l’illustre la crise actuelle des réfugiés, tout problème grave conduit à une augmentation des tensions nationalistes, alors que les différentes classes capitalistes d’Europe tentent d’assurer qu’elles ne doivent pas supporter le fardeau.

Les lois et les traités de l’UE sont conçus pour aider les classes capitalistes d’Europe au détriment de la classe ouvrière et des pauvres. En conséquence de quoi, les plus modestes propositions visant à faire payer le 1 % le plus riche de la société pour la crise seraient déclarées illégales en vertu du droit de l’UE. Bien sûr, cela ne suffirait pas pour empêcher un gouvernement socialiste déterminé à mettre en œuvre de telles politiques, mais cela représenterait une difficulté supplémentaire à surmonter.

Un gouvernement qui instaurerait une politique véritablement socialiste ne serait pas isolé. Il serait même extrêmement populaire, non seulement dans son pays mais aussi à l’échelle internationale. Il serait en mesure de lancer un appel international pour mobiliser le soutien des travailleurs à travers l’Europe et le monde.

La seule manière de mettre définitivement fin à la crise des réfugiés est de se battre pour un monde socialiste démocratique basé sur la reprise en main collective et démocratique des secteurs clés de l’économie tels que la finance, la chimie, l’énergie,… Une société socialiste pourrait exploiter les richesses, la science et la technique créées par le capitalisme pour satisfaire les besoins de la majorité de la population à travers le monde. Ce n’est que sur cette base qu’il serait possible de disposer d’un monde où les gens seront libres de se déplacer s’ils le souhaitent et non pas pour fuir un cauchemar.]]>