Pakistan : Malgré l’appel au changement, aucune grande modification en vue

Comme prévu, le parti du président Musharraf a subi une défaite lors des élections pakistanaises. L’appel au changement a amené certains à voter pour les partis d’opposition – le PPP (parti du peuple pakistanais, mené par Asif Ali Zardari, le veuf de Benazir Bhutto) et le PML-N (la Ligue musulmane, menée par Nawaz Sharif) – et d’autres à s’abstenir. S’il est clair qu’on a voté contre Musharraf, on ne peut pas dire que la confiance soit grande envers les partis d’opposition.

Article de Geert Cool

Les chiffres

Lors des élections de ce lundi 18 février, 272 sièges ont été directement attribués dans les circonscriptions électorales, 70 autres sièges sont réservés à des femmes et à des minorités religieuses et seront attribués proportionnellement aux résultats des partis. Au total, le parlement pakistanais comptera donc 342 sièges.

Les élections ayant été reportées à certains endroits, il n’y a provisoirement que 337 sièges : 113 pour le PPP, 84 pour le PML-N de Sharif et 55 pour le parti de Musharraf, le PML-Q. Le parti nationaliste local MQM, allié fidèle de Musharraf, obtient 25 sièges à Karachi. Les fondamentalistes musulmans du MMA ont été quasiment évincés dans la province frontalière du nord-ouest. Ils ont subi une lourde défaite, après une période de participation au gouvernement de coalition provincial. Nationalement, Le MMA n’obtient plus que 7 sièges, contre 63 en 2002. Le fait que les islamistes soient rayés de la carte n’a pas fait la « une » des médias occidentaux mais a assurément une grande importance.

Les chiffres indiquent que, avec 197 sièges, une majorité PPP et PML-N serait possible. Cependant, ils devront s’allier avec d’autres partenaires s’ils veulent atteindre la majorité des 2/3 requise pour pouvoir modifier la Constitution.

Les médias occidentaux se sont surtout focalisés sur le rôle du PPP et avaient prévu une grande victoire pour le parti de Benazir Bhutto. Le PPP a, en effet, obtenu un bon score (avec un gain de 32 sièges) mais c’est surtout le score important du 2e parti, le PML-N, qui est frappant, alors qu’il était moins attendu par les médias. Le PML-N passe de 19 à 84 sièges (avec de bons scores surtout dans la province du Punjab). Ce n’est pas étonnant : le chef du parti, Nawaz Sharif, s’était résolument élevé contre Musharraf et est ainsi apparu, encore plus que le PPP, comme une figure d’opposition.

La direction du PPP avait, quant-à-elle, communiqué le fait qu’un gouvernement de coalition avec le parti de Musharraf ne constituerait pas un problème fondamental pour elle. Un tel partage du pouvoir était le point de départ du PPP avant l’assassinat de Bhutto mais le scénario n’a pas été changé après sa mort.

En outre, dans les cercles politiques pakistanais, une grande importance est accordée au rôle d’un chef de parti, considéré comme le centre de ce parti. La disparition de Benazir Bhutto a, de ce fait, très certainement eu un effet négatif pour le PPP.

A la suite des résultats, le PPP a modifié son attitude en annonçant vouloir former des coalitions avec d’autres partis d’opposition. Il veut réaliser de telles coalitions dans les 4 provinces et au niveau national. Le leader du parti, Zardari, a clairement mentionné le PLM-N comme un partenaire de coalition potentiel. Il a, en même temps, fait savoir qu’il ne songeait aucunement à une coalition avec le PLM-Q.

L’attitude à adopter envers le président Musharraf sera certainement un point important de la discussion. En effet, Nawaz Sharif veut la démission de Musharraf, tandis que le PPP serait satisfait si le président ne remplissait plus qu’une fonction purement protocolaire, avec transmission du pouvoir au 1er ministre.

La réalité derrière les chiffres

Le faible taux de participation est le reflet du manque de confiance dans l’establishment politique. Il y a une immense insatisfaction, encore activée par les fortes augmentations des prix, ces derniers mois : la nourriture est devenue très chère. Aucun parti traditionnel n’a apporté de réponse à cela.

Ces élections sont une défaite pour Musharraf mais pas encore une victoire pour les partis d’opposition qui vont peut-être former un gouvernement. Dans quelle mesure ces partis sont-ils prêts à rompre avec la politique néolibérale de Musharraf ?

La seule raison pour laquelle Musharraf a renversé Nawaz Sharif par un coup d’Etat en 1999 était que celui-ci avait tenté de s’approprier le pouvoir sur l’armée. Il n’y avait pas de différence politique fondamentale, c’était uniquement une question de pouvoir.

Quant au PPP, malgré son passé de force populaire de gauche et ses discours sur une « économie socialiste », il a aussi un programme néolibéral. Cela a été démontré à l’époque où Bhutto était au pouvoir, fin des années ’80 et dans les années ’90. L’insatisfaction est profonde et les élections démontrent la victoire de celui qui s’est exprimé le plus fort contre Musharraf. Les partis qui avaient localement participé à des coalitions provinciales ont aussi été sanctionnés. C’est, entre autres, le cas des islamistes dans la province frontalière du nord-ouest.

Il n’y a pas de doute, la fraude et la corruption n’ont pas été absentes de ces élections. Une majorité des sièges avait été fixée au préalable, comme cela avait déjà été le cas en 2002 et, lors d’élections précédentes. Cela a déjà conduit bien des fois à des réactions et des bagarres. A la fin des années ‘70, la fraude électorale et la réaction contre celle-ci ont mené à la chute définitive du père de Bénazir Bhutto, Zulfikar Ali Bhutto (qui avait déjà perdu son soutien parce qu’il n’avait pas rompu avec le capitalisme).

Mais, indépendamment de la fraude, le résultat général est assurément une expression relativement correcte du sentiment qui prédomine au Pakistan : un sentiment de dégoût envers Musharraf et sa clique.

Et après ?

La question centrale n’est pas tellement de savoir quel gouvernement de coalition sera formé et qui y prendra quelle fonction. Les mêmes grandes et puissantes familles qui contrôlent l’élite politique depuis déjà bien des années continueront de le faire.

La question principale est de savoir quelle sera l’attitude de l’armée. Celle-ci contrôle une grande partie des services publics mais aussi un bon nombre d’entreprises privées du pays. De plus, l’armée est partout présente, dans la vie sociale et dans la rue. Il est peu probable celle-ci s’accroche au président Musharraf qui en a récemment démissionné pour pouvoir continuer à siéger en tant que président civil.

L’armée essayera probablement d’arriver à un compromis avec le nouveau gouvernement. Si jamais celui-ci tentait de limiter le pouvoir de l’armée, il ne serait pas exclu qu’elle se remette à jouer un rôle politique plus actif comme en 1999, lorsque Musharraf, alors chef militaire, a, avec le soutien de l’armée, fomenté un coup d’Etat. Il est probable que l’armée admette que Musharraf soit sacrifié en tant que symbole et qu’il doive quitter la scène, mais la restriction de la puissance militaire ne pourra beaucoup déborder du terrain symbolique.

Une autre question est de savoir quelle sera l’attitude des USA et ce que deviendra le soutien du Pakistan à la guerre américaine contre le terrorisme. Bush a déjà déclaré qu’il continuerait, avec Musharraf ou n’importe quel gouvernement démocratique.

Cela ne sera assurément pas difficile : les leaders du PPP ont déjà tenté bien des fois de « se mettre bien » avec les USA et affirment vouloir mener le combat contre le fondamentalisme musulman. Cependant, la population pakistanaise éprouve une grande aversion envers l’impérialisme américain, notamment suite à la guerre en Afghanistan et en Irak. Si le nouveau gouvernement veut quelque peu conserver le fragile soutien de la population, il devra en tenir compte. D’autre part, la pression internationale venant des USA risque d’être très forte.

Le nouveau gouvernement va se trouver devant le même dilemme que Musharraf : se laisser utiliser en tant qu’allié des USA dans la guerre contre le terrorisme (malgré l’aversion que la population éprouve pour cela) ou alors se déclarer « isolé », avec les sanctions qui pourraient en découler et le risque d’une confrontation avec l’armée pakistanaise qui pourrait profiter d’un affaiblissement international du gouvernement pour reprendre les rênes en main. En résumé, tous les ingrédients sont réunis pour aller vers une période d’instabilité et les partis traditionnels n’auront pas de solution à apporter.

Quels que soient les choix des partis établis, la clé du changement ne se trouve pas chez eux. Les ouvriers et les paysans pauvres pakistanais doivent s’organiser dans leur opposition contre le pouvoir néolibéral, qui est défendu par tous les partis traditionnels et aussi par l’armée.

Il est indispensable de rétablir à nouveau la tradition des organisations de travailleurs, sous la forme de syndicats et au niveau politique. La population pakistanaise a une énorme tradition de lutte pour le changement. Le mouvement révolutionnaire de 68-69 a totalement renversé la scène politique, avec un fort appel pour un changement socialiste. Aujourd’hui, l’appel au changement ne s’exprime peut-être pas aussi fort en termes d’alternative socialiste, mais l’insatisfaction à l’encontre des effets du capitalisme est grande.

Le Socialist Movement Pakistan, notre organisation-sœur au Pakistan, y travaille, en construisant une force socialiste active dans la création de syndicats combatifs et la formation de cadres politiques susceptibles d’intervenir dans des situations de changement rapide, en présentant un programme socialiste conséquent.

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