Interview d’un socialiste chinois

Dean Roberts, du journal australien "The Socialist" (journal du Socialist Party, section australienne du CWI, notre Internationale), s’est récemment rendu en Chine. Durant son voyage, il a rrencontré Li Gang, un socialiste de 25 ans, qui travaille en tant qu’employé à Shanghai, à l’administration dans l’entreprise d’Etat des Chemins de Fer Chinois. Ci-dessous, vous trouverez le compte-rendu d’un entretien qui s’est déroulé à la mi-décembre.

Dean Roberts

Peux-tu me parler des conditions de travail auxquelles doivent faire face les Chinois ?

Li Gang : En gros, les travailleurs en Chine sont divisés en deux groupes. Le premier est constitué de ceux qui ont été assez chanceux que pour pouvoir aller à l’université, et qui visent à obtenir un poste d’employé dans une entreprise d’Etat. Dans les grandes villes, comme Shanghai et Beijing, les diplomés gagnent environ 2000 Yuan par mois (210€).

Le problème, cependant, est que beaucoup de ces diplomés universitaires ne trouvent pas de travail car il n’y nulle part assez de place. Il y a eu beaucoup de restructurations massives dans les compagnies étatiques ces dernières années, et dans les entreprises privées les salaires et les conditions de travail sont bien moindres. Dans les entreprises d’Etat, on peut travailler de 8h à 17h, du lundi au vendredi et recevoir une assurance-santé et autres avantages.

L’autre groupe des travailleurs, est celui de ceux qui n’ont pas eu de place à l’université, et des gens de la campagne qui migrent vers les villes pour y trouver un emploi. C’est surtout dans les usines qu’on retrouve tous ces gens, ou sur les chantiers de construction et dans les autres secteurs moins bien payés, comme la vente. Bon nombre d’entre eux travailleraient aussi dans le secteur informel. Le revenu moyen pour ces travailleurs est de seulement 1000 Yuan par mois (105€). Ils n’ont aussi droit qu’à 4 jours de repos par mois, s’ils sont chanceux, et peuvent travailler jusqu’à 12h par jour !

Dans les boîtes privées, il n’y a pas d’assurance-santé, tout ce qu’on reçoit, c’est un salaire. Une journée de travail typique commence à 8h et ne se termine pas avant que tout le travail n’ait été effectué, ce qui signifie travailler jusqu’à 21 ou 22h !

Les immigrés en provenance de la campagne subissent une forte discrimination, et ont beaucoup moins de droits que les gens nés dans les villes, et ceci à cause du hùkou. Le hùkou est un système de permis qui détermine où les gens ont le droit de travailler en Chine. Les gens sont grossièrement répartis en travailleurs "ruraux" ou "urbains". Pour une personne venant d’une région rurale, il est quasiment hors de question de pouvoir obtenir un job dans une entreprise d’Etat.

Quel est l’état des syndicats en Chine ?

Li Gang : En Chine, le pouvoir des syndicats est très limité, pour employer un euphémisme. Par exemple, les grèves sont interdites par la loi. Comparé à celui des pays les plus développés, le droit du travail en Chine n’est qu’une farce.

En Chine, les syndicats "officiels" ne sont rien de plus qu’une division de l’Etat. Ils sont un mécanisme de contrôle des travailleurs, pas de combat. Je comprends évidemment que la plupart des syndicats australiens soient plus intéressés par l’obtention d’ordinateurs bon marché et de tickets de cinéma plutôt que par une réelle représentation industrielle des travailleurs, mais en Chine, cet état de fait se situe sur un autre plan. Les syndicats sont extrêmement efficaces pour l’organisation de visites de musées ou de voyages à la Grande Muraille, mais il ne leur viendrait même pas à l’idée de même protester contre la super exploitation actuelle.

Sur mon lieu de travail, le permanent syndical a son bureau dans la même pièce que le gérant, et il est considéré comme un cadre !

Plus généralement, quels sont les autres problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs chinois ?

Li Gang : Par où commencer ?! … Le coût de la vie pour les gens ordinaires est extrêmement élevé. Le prix du logement est un gros fardeau, de même que les soins de santé. Croyez-moi, en Chine, vous devez vraiment vous assurer de ne jamais tomber malade ! Une simple visite à l’hopital coûte jusqu’à 500 Yuan (50€). Puis, il faut payer les médicaments. On trouve de la corruption partout dans le secteur de la santé. Nous sommes dans une situation où les docteurs reçoivent des backchiches de la part des entreprises pharmaceutiques, afin qu’ils prescrivent des médicaments très chers mais inutiles.

L’éducation en Chine est loin d’être gratuite. Les minervals peuvent aller jusqu’à 5000 Yuan (520€). Quand on regarde le salaire moyen en Chine, on constate que ceci est hors de porrtée de la plupart.

Les dégâts environnementaux sont un problème qui affecte de plus en plus directement les travailleurs en Chine. Dans les grandes villes, la pollution des cours d’eau et de l’air devient de pire en pire. Il y a déjà eu de nombreuses manifestations au sujet des problèmes environnementaux, et elles ne sont pas près de s’arrêter.

Qu’est-ce qui t’a mené à te considérer socialiste ?

Li Gang : En Chine, nous étudions le "marxisme" et le "socialisme" à l’école. L’Etat prétend même que nous vivons sous le socialisme en Chine ! Mais ils ne nous enseignent qu’une version déformée du marxisme, afin de contrôler la population ; en ce qui les concerne eux, le marxisme est une doctrine à réciter par coeur, plutôt qu’une gamme d’outils destinée à changer le monde. L’Etat se contente de nous apprendre la théorie, à condition que nous ne tentions jamais de la mettre en pratique !

Les enseignements du gouvernement ne sont pas basés sur le marxisme authentique, et nous ne vivons pas sous le socialisme en Chine. Avec toutes les inégalités qui existent dans ce pays, personne ne croit que nous vivons ici un socialisme authentique. J’ai voulu apprendre par moi-même les vraies idées de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, afin de pouvoir changer le monde.

Je suis fâché du gouffre énorme qui existe entre les riches et les pauvres en Chine. Les inégalités qui existent ici seraient impossibles à croire pour la majorité des travailleurs du monde développé. Il y a tellement de gens en Chine qui n’ont pas d’argent ni pour des soins de santé de base, ni pour l’éducation, ni pour un logement décent. Il doit clairement y avoir une meilleure manière de gérer la société. Je veux combattre côte à côte avec les socialistes au niveau international pour une égalité des humains partout dans le monde.

Quels sont les dangers auxquels doivent faire face les socialistes en Chine ?

Li Gang : Être un socialiste en Chine est quelque chose de très dangereux. Nous risquons l’arrestation, des années de prison et même la mort. Il est en ce moment interdit par la loi de critiquer le gouvernement.

On n’a qu’à regarder ce qui s’est passé en 1989 (NDT : le mouvement national de protestation en faveur de la démocratie, qui culmina avec le massacre de la place Tian’anmén du 4 juin 1989) pour voir comment le gouvernement gère le mécontentement. A cette époque, ils ont tué des milliers d’étudiants, dont le nombre réel ne sera jamais révélé. Ces étudiants se battaient contre la corruption de l’Etat et pour des droits démocratiques. Certains se battaient même pour un véritable socialisme.

Que savent les jeunes des manifestations de 1989 ?

Li Gang : Rien du tout ! Les événements de 1989 en Chine, et en particulier le massacre de la place Tian’anmén, furent un moment majeur de l’histoire mondiale, mais le gouvernement chinois aimerait faire croire aux gens que rien ne s’est jamais produit. La plupart des jeunes chinois ignorent complètement l’existence de ces manifestations. A cause de la censure, il est extrêmement difficile de trouver des informations à ce sujet, même sur internet. Le sujet tout entier a été rendu tabou par le gouvernement.

Ce que nous pensons, c’est qu’une nouvelle situation comme les événements de 1989 est inévitable dans le futur. Le couvercle ne peut plus être maintenu bien longtemps sur la marmite bouillonnante qu’est la Chine. La politique actuelle du gouvernement ne fait qu’ajouter de l’huile sur le feu en créant de plus en plus d’inégalités. Les tensions dans la société ne peuvent que s’intensifier, avec l’aggravement de l’économie mondiale.

La tâche des socialistes est de prendre une part active à la construction d’un nouveau mouvement ouvrier, et de s’y battre pour les idées du marxisme authentique. Lorsque ce mouvement se développera sur une plus large échelle, la classe salariée écrira une fois de plus une nouvelle page de l’histoire de la Chine, posant les bases pour un monde socialiste.

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